Semaine 10 du Bradbury Challenge

J’ai un peu triché pour cette semaine : j’ai récupéré une vieille nouvelle que j’avais écrite au lycée en anglais. Je l’ai traduite et légèrement améliorée. Le style, le thème et la chute sont très simples. Je pense que la version originale fonctionnait mieux avec certains jeux de mots cependant.


Cela fait maintenant cinq ans que je vis avec elle. Je me souviens de notre premier regard comme si c’était hier. A l’époque, je m’interrogeais sans cesse sur la nature humaine suite à une terrible rupture. Lorsque je l’ai aperçue marcher dans la rue et que nos regards se sont croisés, j’ai sû que nous étions faits l’un pour l’autre. Elle m’a souri, et je me suis approché d’elle. Depuis ce jour, nous ne nous sommes plus jamais quittés.

Les années ont passé et je l’admire toujours autant. Chaque matin, lorsque je la vois ouvrir les yeux, j’ai l’impression de la redécouvrir. J’aime chacun de ses gestes, ses petites habitudes, la manière dont elle laisse tomber son manteau dans l’entrée avant de venir me retrouver. Elle prétend souvent que je suis la plus belle chose qui lui soit arrivée. Elle est absolument extraordinaire, merveilleuse, splendide !

En ce dimanche d’hiver pluvieux, nous sommes tous les deux lovés sur le canapé, devant la BBC. Les informations parlent de cette tempête de neige qui frappe Londres depuis maintenant deux jours. Son parfum flotte doucement dans le salon. Il suffit qu’elle prononce mon nom de cette voix claire dont elle seule possède le secret, pour que tout le reste disparaisse. La tempête peut bien s’intensifier, tant qu’elle est près de moi, je me sens en sécurité.

Chaque soir, j’attends son retour avec une impatience presque enfantine. Le moindre bruit dans la cage d’escalier me fait tendre l’oreille. Avant même qu’elle ouvre la porte, je reconnais son odeur. Elle abandonne son sac, retire son manteau d’un geste fatigué, puis vient immédiatement me retrouver dans la cuisine.

— Quelle journée …

Alors elle me raconte ses collègues, ses réunions interminables, ses petites victoires et ses grandes déceptions. Je ne l’interromps jamais. Je pourrais rester des heures à l’écouter parler.

Je dois reconnaître que notre relation n’est pas toujours idyllique. Parfois j’essaie de lire dans ses yeux les mots qu’elle ne veut pas prononcer, de soulever ce voile de tristesse qui obscurcit ses magnifiques yeux verts. J’essaie de la réconforter avec toute ma tendresse et tout mon amour, mais je me rends compte que cela ne suffit pas, cela ne fonctionne pas.

Un soir, avant d’éteindre la lumière, elle me murmure dans le lit :

— Freddie … j’aimerais être seule ce soir. Est-ce que tu pourrais dormir sur le canapé cette nuit ?

Désespéré, j’obéis comme un chien docile. Avant de descendre les escaliers, je marque un temps de pause. Je suis presque certain de l’avoir entendue sangloter.

Le lendemain, elle entre dans la cuisine en silence. Elle se prépare un café et me sert le petit déjeuner. J’aperçois alors sur son visage un sourire radieux qui me fait oublier toutes les épreuves que nous avons traversées. Elle pose une main sur ma tête et me murmure doucement :

— Je suis tellement désolée Freddie. Je n’aurais pas dû te dire ça. Je vais mieux maintenant. Tu sais, au travail, mes collègues ne sont pas toujours gentils avec moi. Et puis, je crois que j’ai besoin de penser à autre chose, de m’éloigner un peu de ce tourbillon de tensions, de stress et d’échecs.

Entre deux gorgées de café, elle déclare :

— J’ai appelé Mary. On va sortir en boîte toutes les deux ce soir. Je crois que c’est le meilleur moyen de me changer les idées et d’oublier tous mes problèmes. Heureusement que tu es là. Freddie, tu es la plus belle chose qui me soit arrivée de toute ma vie. Je ne sais pas ce que j’aurais fait si je ne t’avais pas rencontré. Je t’aime si fort !

Mes yeux brillent comme deux étoiles dans la nuit. C’est définitivement la femme de mes rêves !

Ces moments sont émotionnellement forts, remplis d’amour et de tendresse. J’ai envie de lui crier combien je l’aime, de lui dire les mêmes mots qu’elle vient de me dire. Mais je n’arrive pas à parler. Je suis submergé par l’émotion. Je me sens comme une limace écrasée sur le sol, mon corps et mon esprit ne m’obéissent plus.

Elle me sourit de nouveau, secoue sa magnifique chevelure rousse, attrape son sac et part travailler.

Cette nuit va être longue.

Elle ne rentrera sans doute que vers une ou deux heures du matin, probablement un peu ivre. Je ne pense même pas qu’elle me remarquera.

Les heures passent. Je reste allongé sur le canapé, les yeux fixés au plafond, à réfléchir encore et toujours à la nature humaine. Elle a ses défauts, mais elle est complexe, et c’est ce qui la rend belle.

Sans doute est-ce parce que je suis amoureux. Quand on est amoureux, tout est beau, même le vieux voisin grincheux.

Vers deux heures du matin, j’entends le cliquetis des clés, puis la porte s’ouvre.

Je reconnais son rire. Je suis heureux de voir qu’elle s’est bien amusée. Je relève la tête, tout ouïe, impatient de la voir venir jusqu’à moi. Mais mon enthousiasme s’effondre aussitôt lorsque j’entends une autre voix. C’est celle d’un homme.

Je jette un oeil discret vers l’entrée. Les deux silhouettes pénètrent dans le hall, et je la vois allumer la lumière.

J’assiste alors à une vision d’horreur. Je ne peux plus bouger, mes poils se hérissent, mon coeur tambourinne dans ma poitrine. Je garde les yeux fixés sur cet homme qui la tient par la taille et qui l’embrasse dans le cou. Elle désserre son étreinte et nos regards se croisent. Elle sourit, embarassée et dit simplement en titubant légèrement :

— Freddie … je … je suis désolée, mais je crois que tu vas encore dormir sur le canapé cette nuit.

Ils éclatent de rire tous les deux. À cet instant précis, je sens mon petit cœur se briser. J’ai envie de pleurer.

Je voudrais courir vers elle et lui crier combien je l’aime, combien elle compte pour moi. Elle est ma drogue. Elle est tout ce que j’ai au monde. Je ne veux pas qu’elle m’abandonne.

J’aimerais lui murmurer tous ces mots d’amour que j’ai toujours voulu lui dire devant cet imbécile !

Enfin, j’aimerais dire beaucoup de choses, mais vous savez bien que les chats ne parlent pas.