Semaine 06 du Bradbury Challenge


3 mars 1986

Le robinet a encore craché des saletés ce matin. Youri a laissé couler l’eau pendant presque dix minutes avant qu’elle ne devienne claire. Je sens que cela va nous coûter cher, on a vingt minutes par jour d’autorisées, pas une seule goutte de plus. Quand je parle d’eau claire, je veux dire qu’elle reste un peu trouble, mais au moins elle n’est plus marron. Youri me dit qu’il ne vaut mieux pas regarder trop longtemps dans le verre, sinon on voit des choses dedans.

Les autorités nous ont distribué les nouvelles cartes de rationnement. On est passé en Zone Grise, les rations s’amenuisent. Demain, je passerai acheter deux ou trois bouteilles supplémentaires au magasin d’Etat, comme un bon citoyen. A l’usine de dessalement et de décontamination où je travaille, Tom m’a dit que son père avait essayé de récupérer de l’eau de pluie avec des bâches sur son toit. C’était un beau jour où les taux d’acidité étaient très bas. Ils l’ont embarqué jeudi soir.

Personne ne sait où ils emmènent les gens exactement, mais on entend parler des Zones Rouges sur les ondes des radio pirates. Youri m’a promis qu’il essaierait de réparer la radio, on se sent coupés du monde. Ce soir, je regarde la chaîne d’Etat et entre deux programmes, j’ai vu passer une publicité pour des vacances en Italie. Une femme courait au ralenti sur une plage immense avec un bikini jaune fluo, Madonna chantait en fond. Je crois que les publicitaires sont devenus fous, la quasi-totalité des plages a fermé il y a des années de cela.

19 mars 1986

Hier une marée de niveau de cinq a envahi le littoral et a atteint de nombreux bâtiments. Ce matin, la ville sent les algues mortes et le pétrole, je suis obligé de porter un masque comme au travail, l’odeur est insupportable. L’eau s’est infiltrée jusque dans le métro et le choc a percé plusieurs canalisations. Ils ont dû évacuer les dernières maisons qui longeaient le littoral. Vu qu’on l’on n’a plus de radio, Marie m’a raconté que la Milice de l’Ordre Hydrique avait finit par trouver sa tante et sa grand-mère, ça nous a fait un choc. Les deux femmes géraient tout un réseau de contrebande et utilisaient un système de filtre dans leur cave. Elles faisaient ça depuis des années, depuis la chute des Etats-Unis je crois, et beaucoup survivaient en dehors des Zones grâce à elles. Marie ne se fait aucun espoir, elles sont sûrement déjà parties en Zone Rouge. A chaque nouvelle, mon cœur se serre. Des types en combinaison blanche nettoyaient les trottoirs près du port, on aurait dit qu’ils ramassaient du pétrole. Plus personne ne s’arrête face à ce genre de marée, tout le monde est habitué. Dans le bus, tout le monde s’enferme dans sa bulle avec son walkman. Je fais pareil maintenant, ça fait du bien de faire comme les autres, comme si oublier le malheur un instant pouvait le faire disparaître. J’aime bien écouter l’Amour à la Plage de Niagara, j’entends le rythme des vagues et je goutte au sel.

2 avril 1986

Je suis sorti me balader au port hier après-midi, je profite de chaque instant sans pluie. Une équipe de Nettoyeurs avait installé un panneau sur la dernière plage. Ils l’ont fermée pour cause de contamination avancée. Je suis resté longtemps derrière les grillages à observer la mer. Elle semblait plus calme, mais ressemblait de plus en plus à une énorme masse de pétrole qui approchait de la plage grisâtre. De nombreux poissons et quelques requins revenaient à la surface, inertes. Il y en avait beaucoup aussi d’échoués sur la plage. Personne n’a envie de les nettoyer, leur degré de toxicité est élevé. J’ai fini par faire demi-tour, l’odeur était intenable. Parfois j’essaie de me rappeler la couleur de l’eau, mais je ne sais même plus la nommer.

24 avril 1986

Le voisin du quatrième a disparu. Un boucan dans le couloir nous a réveillés à trois heures du matin, Youri venait à peine de s’endormir après son shift de nuit. Au bout d’un moment, on a ouvert doucement la porte pour écouter ce qu’il se passait. Myriam, notre voisine du troisième étage était aussi sur le palier. Elle avait tout vu, et nous a raconté qu’ils avaient défoncé sa porte, et fouillé son appartement pendant presque une heure. Ils ont embarqué deux réfugiés climatiques, un homme et une femme. Ensuite ils sont repartis avec des caisses entières de bouteilles d’eau. Cette milice là, c’est la pire, ils arrivent sans prévenir, vêtus de leurs grands manteaux imperméables et des masques avec des filtres ronds qui ressemblent à des yeux. Myriam me dit qu’ils sont partis sans le voisin, il avait sûrement dû fuir avant. Le lendemain, quelqu’un avait écrit TRAÎTRE sur sa porte. J’essaie d’être cordial avec tous mes voisins, on ne sait jamais. Il n’y a que Myriam avec qui on se sent en sécurité.

1er mai 1986

Aujourd’hui je ne travaillais pas, ils nous au moins laissé ça ! Je me suis baladé en ville avec Youri pendant la matinée seulement. Cet après-midi, ils lancent une alerte météo. On en a profité pour jouer dans une salle d’arcade. J’aime ses moments avec lui. J’aimerais tant lui tenir la main en public comme avant et lui crier mon amour, mais on fait attention en ce moment. La milice ne contrôle pas que notre consommation d’eau.

C’est surprenant de voir d’un côté le monde tomber en ruine et s’intoxiquer et de l’autre, la ville s’illumnier avec ses rues colorées. Les bars, les néons lumineux et les vitrines alléchantes veulent nous faire croire que tout continue normalement. En fait, c’est surtout pour attirer les jeunes et riches touristes des Zones Vertes. Ils aiment bien vivre dangereusement et beaucoup sont trop jeunes pour avoir connu nos villes. Certains viennent même des colonies ! Les filles portent des boucles d’oreilles gigantesques et les garçons des blousons brillants. Ils rigolent fort et dansent dans les boîtes clandestines installées près du périphérique. J’entends les basses et les synthés depuis ma fenêtre, la musique couvre les alarmes de l’alerte météo. Je n’entends que des rires, je crois qu’ils ont compris que le monde allait mourir, une dernière danse avant la fin du monde. Avec Youri on se sert fort dans les bras pendant les alertes météo.

26 mai 1986

Cela fait plusieurs jours que la montée des eaux a avalé le vieux parking du port. On voit encore les lampadaires dépasser parfois quand la marée descend. Dans les haut-parleurs et à la télé, ils nous rassurent et disent que les digues tiendront. Ils disent beaucoup de choses depuis les Zones Vertes. Youri a ramené des récipients propres de son travail, on va pouvoir conserver l’eau plus efficacement. Ces derniers temps, nous sommes encore limités, les magasins d’Etat sont moins approvisionnés et le quota d’eau a encore diminué. On fait des économies de douche et de vaisselle. La nuit, avant de m’endormir, je mets de la musique d’ambiance pour entendre l’océan, les mouettes et sentir l’odeur du sel et du sable chaud, ça m’aide à tenir.

14 juin 1986

Il y a eu des émeutes dans le secteur sud après la hausse des prix de l’eau. Une groupe de terroristes hydriques, si je reprends les mots de la télévision, a cambriolé une station de distribution, la milice a tiré toute la nuit. Je me suis fait un sang d’encre pour Youri, mais cette nuit, il travaillait dans une station du nord. Son collègue Noah lui a raconté qu’en rentrant chez lui, il avait vu un homme se faire battre à mort. Sa fille criait à ses côtés, elle tenaient deux barils dans ses mains, normalement, on a droit qu’à un baril. La milice a embarqué la gamine et laissé le pauvre homme pour mort dans la rue. Personne n’est venu l’aider. Tout le monde a peur, et ne veut pas perdre des quotas. Youri a beaucoup pleuré cette nuit-là. Quand ça arrive, je ramène quelques fioles. J’ai l’impression de lui voler sa tristesse, mais on sait que ça peut aider en cas de gros coups durs.

30 juillet 1986

Il pleut depuis deux jours, on est confinés. Cette nuit, la pluie a laissé des traces blanches sur les voitures. Au matin, plusieurs chiens errants ont été retrouvés morts dans le quartier, ils ont bu dans les flaques d’eau. On a reçu un courrier de l’Ordre Hydrique qui nous annonce qu’il ne faut plus sortir sans protection en cas de pluie, peu importe le taux d’acidité annoncé. Ils sont aussi venus distribuer des combinaisons adéquates pour les travailleurs de nuit. Youri a rigolé, ça fait des lustres qu’il demande une nouvelle combinaison de travail. Malgré tout, les bars restent ouverts, les salles d’arcade aussi. Les humains sont étranges, ils continuent à jouer pendant que tout s’effondre autour d’eux. C’est peut-être comme ça qu’il faut faire.

5 septembre 1986

Youri a enfin réparé la radio ! On a réussi à capter une des fréquences pirates, et Myriam est venue nous aider à décrypter les messages. Plusieurs réseaux ont été démantelés autour des Zones Verte. Il semblerait cependant que de nouvelles organisations aient vu le jour dans les montagnes, mais les ressources sont limitées. De nombreuses communautés autonomes à cours d’eau ont été déplacées, on parle de plusieurs centaines de personnes, de familles, beaucoup sont toxiques. On leur promet une meilleure vie dans les colonies, en vérité on sait tous où ils les emmènent. Lorsque le message touche à sa fin, la voie monotone de la radio plusieurs centaines de noms codés, ceux des disparus, des prisonniers et des morts.

27 octobre 1986

Youri tousse de plus en plus. Parfois, je retrouve du sang dans le lavabo après son passage. Les médecins disent que c’est la pluie et les risques du travail de nuit. Nous, on pense plutôt que l’humidité de l’appartement empire la situation. L’automne est déjà bien installé et l’air est de plus en plus humide. On a envoyé un courrier à la Compagnie de Santé, mais nos plaintes sont restées sans réponse. Cette nuit, l’électricité a été coupée dans tout le quartier pendant presque trois heures. On entendait seulement les sirènes du port et les vagues contre les digues. Je suis monté sur le toit, la mer brillait faiblement dans le noir, elle ne bouge presque plus, elle est devenue si épaisse.

2 décembre 1986

Ils ont encore lancé des colonies cette semaine, elle s’appelle Expansion-1986-15. A la télévision, on voyait des familles sourire devant les caméras avec leurs combinaisons argentées pendant qu’une présentatrice parlait d’avenir et de renaissance. Ils disent que les nouvelles installations autour de Jupiter permettront d’améliorer les conditions de vie de nombreux humains en attendant que la Terre guérisse. En attendant qu’on la nettoie surtout. J’ai coupé la télévision quand j’ai senti les larmes monter.

19 décembre 1986

Aujourd’hui, c’est mon anniversaire. Youri et moi avons fêté ça avec Myriam, qui avait ramené un superbe gâteau au chocolat. Je n’ose pas savoir combien de bouteilles d’eau elle a dû échanger pour se procurer les ingrédients. Ce soir, avant de dormir, je repense au monde il y a presque vingt ans en arrière, quand je suis arrivé ici. Je revois encore les étoiles qu’ils avaient dans les yeux en 1969, quand ils ont découvert la Lune. Après la Grande Rencontre, mes parents ont été envoyés en mission dans le cadre du programme de Connaissances n°56. J’étais jeune, mais je me souviens encore un peu de l’eau, du soleil et de la nature verdoyante. On était tous excités de partir, et l’accueil que l’on nous a fait était digne des rois ! Beaucoup de mes amis nous ont rejoint, j’ai grandi ici, j’ai rencontré Youri, j’ai vécu les plus belles années de ma vie. Ensuite, le monde a évolué, trop rapidement peut-être.

Chaque nouveau programme de Connaissance les faisait grandir, ils étaient insatiables. Chaque connaissance devenait un pouvoir, un commerce, une monnaie, une frontière, puis une arme. On les a mis en garde, mais quand ils ont voulu faire machine arrière il était déjà trop tard. Maintenant, ils disent vouloir vivre ailleurs et guérir, mais ils ne font que détruire. Leur Lune a disparu depuis belle lurette.

31 décembre 1986

Cette nuit, j’ai dit au revoir à Youri. J’ai serré son corps très fort contre le mien et j’ai beaucoup pleuré. Quand on a appris qu’il était malade, j’ai refusé de rentrer, même s’il avait beaucoup insisté. J’avais fini par éprouver des sentiments pour lui, même si le monde s’écroulait. Je ne m’attendais pas à ce que ça arrive si vite cependant. Les programmes de colonies pour les Zones Grises et le retours transneptuniens n’existent plus depuis cinq ans. J’ai arrêté de croire qu’on sortirait d’ici, ils nous considèrent comme des déchets toxiques, ils nous laissent pourrir ici.

Le mot Youri n’existe pas chez moi, même si je l’aime beaucoup. Police, argent, quota, sont des concepts qui m’étaient inconnus. Pourtant, la Terre a fini par entrer en moi. Elle a modifié mes gestes, mes souvenirs et ma façon de parler. Parfois dans mes rêves, j’entends encore le clapotis de nos pluies douces et notre air pur. Quand ça devient trop douloureux, je fais comme eux, alors que les océans montent et que les villes pourrissent lentement, je continue d’écouter leurs chansons en boucle. Dehors, j’entends les optimistes fêter la nouvelle année, certains montent le son des jukebox pour masquer les propagandes des haut-parleurs. Sedna me manque. J’aurais aimé y emmener Youri.

Source https://fr.wikipedia.org/wiki/(90377)_Sedna