Semaine 19 du Bradbury Challenge
- Thème choisi : Les yeux tristes
- Contrainte : Avec humour
- Musique : Camera’s Rolling - Agnes Obel
- Source du challenge : https://steady.page/fr/nouvelles-corail/posts/28e3a564-bcec-4526-a2af-4c3c4dd71dab
On progresse dans le challenge, avec un univers que j’aime beaucoup. J’ai un peu laissé tomber la contrainte par contre …
Eibhlin roulait depuis plusieurs heures. La petite voiture bleue serpentait au milieu des vastes paysages vallonnés des Cornouailles, entre les champs ceinturés de haies et les landes battues par le vent. L’air était frais en cet après-midi d’automne. Elle s’arrêta quelques minutes sur le bord de route pour se dégourdir les jambes et croquer dans son sandwich. Sa peau était très pâle. Elle n’avait pas pris le soleil cet été. Les vacances, elle préférait les prendre en septembre ou en octobre, pour profiter de cette douce solitude. Son cœur l’avait emmenée aux Cornouailles, la région préférée de sa grand-mère, elle y allait souvent quand elle était petite. Elles quittaient un instant le tumulte de Londres et s’isolaient dans des chambres d’hôtes ou des auberges anciennes, qui faisait parfois très peur.
Sa grand-mère aimait lui raconter des histoires de fantômes, surtout celles de ceux qui restent coincés dans l’endroit où ils sont morts, les âmes en peine, les âmes perdues. Eibhlin frissonnait la nuit en pensant à ces histoires. Il y a quelques années, sa grand-mère a rejoint les fantômes. Elle aurait voulu la revoir une dernière fois, elle guettait son fantôme lorsqu’elle avait passé le seuil de son appartement quand ils avaient dû le vider. Elle n’avait malheureusement entendu que le bruit de ses pas sur le parquet et le moteur d’une voiture par la fenêtre.
Elle reprit la route, le temps vira à la pluie. Une belle ambiance automnale. Eibhlin esquissa un sourire quand elle aperçut le panneau du village où se trouvait son auberge. Il était parfait. De nombreuses maisons étaient abandonnées, ou en très mauvais état. Des grands arbres encerclaient le village et l’auberge apparaissait, là, toute petite, sa petite lanterne orangée perçait le brouillard et la pluie qui s’étaient installés. Elle gara sa voiture, sortit son sac à dos et courut se mettre à l’abri. Lorsqu’elle poussa la porte, elle sentit l’odeur du bois ancien. Dans le hall aux allures victoriennes, quelques gouttes perlaient des parapluies déposés dans un bac trop petit. Elle retira son ciré et l’accrocha à côté des autres. Une petite voix résonna derrière la porte du hall.
— Bonjour ! Entrez, c’est par ici !
Eibhlin ouvrit la porte et se retrouva nez à nez avec une vieille femme. Elle était toute petite et passait le balai dans l’accueil. Elle lui sourit aimablement, ses yeux bleu clair pétillaient.
— Madame Eibhlin Callaghan, c’est bien ça ?, demanda la vieille dame en s’installant derrière le comptoir. Elle était si petite qu’Eibhlin voyait à peine l’expression sur ses lèvres, le bas de son visage était caché derrière le rebord, envahi par des cartes de visite et des dépliants pour touristes.
Eibhlin acquiesça et la vieille dame lui tendit sa clé.
— Vous dormirez dans la chambre 38, c’est au deuxième étage à gauche. Nous servons le petit déjeuner de 7h à 10h30. Vous êtes venue pour faire du tourisme ? Si vous le souhaitez, nous avons plusieurs dépliants avec les points de vue à voir aux alentours. Ah oui, nous avons également un bar ouvert jusqu’à 22h30. Si vous avez besoin, sonnez à l’accueil, et appelez Madame Eleonore, c’est moi !
Eibhlin la remercia et grimpa les escaliers. Elle jeta sa valise sur le lit et descendit aussitôt.
Elle s’installa au bar et commanda une bière. La pièce était réchauffée par un agréable feu de cheminée. Il y avait un couple de touristes français et un homme d’une cinquantaine d’années. Il sirotait son whisky en lisant un livre, il semblait plutôt habitué à venir ici. La vieille femme entra dans la pièce et s’installa à la table de l’homme. Elle jeta un œil à Eibhlin et lui demanda :
— Vous avez une idée de ce que vous allez faire demain ? J’ai entendu qu’il allait faire beau, mais pas pour très longtemps !
Eibhlin but une gorgée de bière et dit :
— J’ai entendu dire qu’il y avait un vieux manoir pas loin. Je voue une fascination pour ces bâtiments, surtout ceux qui sont abandonnés. Vous voyez duquel je parle ?
La vieille dame écarquilla les yeux. L’homme reposa son livre. Il l’informa d’une voix rauque :
— Je vous déconseille d’y aller, il est hanté.
— Parfait, c’est encore mieux, s’exclama Eibhlin.
— Il est dangereux aussi. Comme il est à l’abandon, les escaliers et la charpente sont devenus fragiles, renchérit Madame Eleonore.
— Non ce n’est pas recommandé d’y aller. Vous pouvez l’observer de loin depuis votre chambre et ce sera suffisant. Quelques nuits, les volets se mettent à claquer, et j’ai déjà vu de la lumière par la fenêtre et des gémissements terrifiants.
La vieille femme frissonna.
— Évitez de déranger les morts jeune fille.
Eibhlin haussa les épaules, elle vida sa bière et leur souhaita bonne nuit.
Depuis la fenêtre de sa chambre, elle l’aperçut au loin. Le manoir était imposant, il comportait de nombreuses fenêtres. Les volets ne bougeaient pas. Pas un seul signe de vie n’émanait de la bâtisse. Elle resta quelques instants pour guetter un bruit suspect, une lueur dans une pièce, mais rien.
Le lendemain, Eibhlin prit sa voiture pour faire quelques courses. Dans l’après-midi, elle alla se balader dans une forêt recommandée par la vieille femme. Durant la marche, elle ne pensait qu’au moment où elle allait pousser la porte du manoir. Impatiente, elle écourta sa balade et prit la direction du village. Elle dépassa l’auberge et parcouru quelques centaines de mètres pour enfin arriver au pied de l’immense bâtisse. Le jardin était en friche, plusieurs plantes grimpaient le long des murs du manoir. Il y avait une serre, mais on ne voyait presque rien à l’intérieur tant les fenêtres étaient usées. Eibhlin grimpa les quelques escaliers qui menaient à la porte d’entrée. Elle frappa pour se signaler, puis ouvrit la porte.
Elle arriva dans un hall étroit et sombre. Le sol était jonché de feuilles mortes. Les planches du parquet craquèrent sous ses pas. Plusieurs tableaux d’inconnus étaient accrochés aux murs dont les tapisseries usées étaient arrachées. Elle inspecta un instant les portraits. Plusieurs d’entre eux représentaient une jeune femme aux long cheveux bruns ondulés, à la peau pâle et parsemée de taches de rousseurs. Ses grands yeux bleus teintés de tristesse fixaient Eibhlin. Le tableau semblait si réel qu’elle n’aurait pas été surprise s’il s’était mis à parler. Elle continua sa visite et ouvrit la porte qui donnait sur une salle à manger. La pièce, malgré son état d’abandon, avait gardé son charme, avec ses chaises en style victorien, une magnifique horloge à coucou et une immense cheminée. Les longs rideaux avaient été arrachés et tombaient en lambeaux au pied des fenêtres. A droite, une porte donnait sur la cuisine. La pièce était particulièrement froide et humide. Des flaques d’eau inondaient le sol, et des assiettes s’entassaient dans l’évier.
Eibhlin entendit soudain un craquement dans le hall, puis des pas au-dessus de sa tête. Elle avait sûrement réveillé la résidente du manoir. Elle se précipita au pied des escaliers. En posant son pied sur la première marche, celle-ci craqua et elle recula. Elle scruta les autres marches et vit que celle du milieu s’était dérobée. La découverte du premier étage était compromise. Elle cria alors :
— Il y a quelqu’un ? Je ne peux pas monter. Sortez de votre cachette, je ne vous ferai pas de mal.
Elle gloussa en s’entendant. Elle se retourna et attendit une réponse, elle scruta les autres tableaux du hall. Son regard se posa sur un portrait, le sien, dans le reflet d’un large miroir posé contre le mur en face des tableaux. Elle sursauta et rit une fois de plus à ces petites frayeurs. Eibhlin entendit soudain un soupir et un raclement de gorge. Elle se retourna et leva la tête en haut des escaliers.
— Te voilà toi, dit-elle d’une petite voix.
Dans la pénombre du couloir, une petite silhouette blanchâtre se dessinait. Celle-ci s’approcha doucement et descendit la première marche de l’escalier. Elle était vêtue d’une longue robe blanche qui avait perdu de son éclat au fil des années. Les manches avaient été arrachées, et laissaient apparaître ses longs bras blancs, presque transparents et couverts de veines rouges et violettes. Son visage était anguleux et triste, ses yeux bleus semblaient humides en permanence, mais ne parvenaient pas à pleurer. Il ne lui restait que quelques mèches de cheveux bruns sur le crâne.
— Tu habite ici ?, demanda Eibhlin, fascinée.
— Oui, vous êtes dans ma demeure, souffla la jeune femme. Sa voix aiguë résonna dans le couloir de l’étage du dessus.
— Vous êtes ici depuis longtemps ?
— Je ne sais plus, deux ou trois ans.
Eibhlin pencha la tête, intriguée. Le fantôme perdait visiblement la tête. Elle continua de lui poser quelques questions de politesse et lui demanda si elle pouvait descendre, car les escaliers étaient cassés, et qu’elle risquait de chuter.
Les yeux de la jeune femme s’ouvrirent en grand et elle disparut aussitôt dans la pénombre du couloir. Une porte claqua et des bris de vaisselle et de meubles retournés parvinrent aux oreilles d’Eibhlin. Celle-ci soupira et rentra à l’auberge.
— Il n’est pas très bavard votre fantôme, dit Eibhlin depuis le hall en retirant sa veste.
Madame Eleonore ouvrit la porte en grand, elle tremblait.
— Vous y êtes allée ? Je vous le répète, il ne faut surtout pas vous y rendre, c’est dangereux.
— Mais pourquoi donc ? J’ai discuté avec elle, la jeune femme. Elle n’a plus toute sa tête, et elle est très timide. Il s’est passé autre chose dans ce manoir pour que ça soit si dangereux ?, demanda Eibhlin décontenancée.
— Elle mange les gens et lance des malédictions.
Le voix du de l’homme habitué de l’auberge résonna dans le bar. Il n’y avait personne d’autres qu’eux trois.
Eibhlin éclata de rire.
— Je n’ai vu aucun cadavre ou ossements là-bas. Juste une pauvre âme en peine.
— C’est déjà arrivé il y a quelques années. Un homme s’est rendu au manoir et n’est jamais revenu. Des années encore après, on a trouvé des ossements plus loin dans la forêt.
— George, pour le coup cette histoire n’est pas liée au fantôme. Il s’est fait attaqué par une bête. Un ours ou un loup, mais pas un fantôme, l’interrompit la vieille femme.
— Bon, et à propos de cette jeune femme, que lui est-il arrivé ?, demanda Eibhlin. J’essaie de comprendre pourquoi elle aurait envie de se venger, pourquoi elle serait une menace pour les visiteurs.
— Ce n’est pas très clair mais … plusieurs versions existent. Certains disent qu’elle avait un grain, et qu’elle a tué son père dans son sommeil, et laissé le corps enfermé dans la chambre. D’autres disent qu’il la séquestrait, et qu’elle s’est vengée, mais qu’il l’aurait tué. D’autres encore, pensent que le lieu est possédé, pourri, et qu’il y a bien plus que ce fantôme dans cette maison. Une force mystique.
Eibhlin écouta quelques heures les légendes que racontaient les deux autres. Ses yeux brillaient, et son cœur palpitait. Elle se revoyait elle et sa grand-mère, assises à la table du salon, veillant jusqu’au petit matin et se racontant leurs histoires terrifiantes. Au moment de se coucher, elle regarda par la fenêtre. Elle vit alors la fenêtre du bas s’illuminer. Quelqu’un avait allumé une bougie, ou un feu de cheminée.
Elle enfila sa veste et descendit les escaliers sur la pointe des pieds. Elle rejoignit le manoir et frappa de nouveau à la porte, puis ouvrit.
L’air s’était réchauffé, il sentait le bois chaud. Eibhlin resta immobile dans le hall et salua la jeune femme.
— Bonsoir, c’est de nouveau moi. Je m’appelle Eibhlin. Je m’excuse si je vous ai offensée tout à l’heure.
— Entrez entrez !
Sa voix avait changée, elle était plus chaleureuse. Elle entra dans la salle principale et vit la jeune femme assise sur un petit fauteuil. Ses joues avaient légèrement rosies et elle avait davantage de cheveux qu’il y a quelques heures. Elle esquissa un sourire et l’invita à s’asseoir.
— Ce n’est rien, j’ai mes humeurs, dit-elle. Parlez moi de vous, racontez moi d’où vous venez.
Eibhlin s’installa sur le fauteuil en face du fantôme, amusée par sa curiosité.
— Par où commencer … Je viens de Dublin mais ma famille a déménagé à Londres quand j’avais quatre ans. Je suis une vraie citadine, commença Eibhlin. Je travaille comme serveuse dans un café mais j’aimerais devenir écrivain, j’adore raconter des histoires et je voulais m’accorder des petites vacances en m’isolant ici.
— Très bien et vous avez de la famille ? Etes-vous mariée ?
Eibhlin éclata de rire. Le fantôme la dévisagea, incrédule.
— Pardon, c’est la question sur le mariage qui m’a fait rire. Je … non, je n’ai pas envie de marier et je suis toujours tombée sur des cons.
— Votre père ne vous a-t-il donc pas présenté quelqu’un ? Avec de si beaux cheveux, et une si belle peau, je suis certaine que vous auriez beaucoup de prétendants.
— Je …
Le fantôme s’approcha d’elle, son avant-bras effleura la peau d’Eibhlin qui frissonna à son contact. Elle sentait la mort et la pourriture. Le fantôme passa ses doigts grisâtres dans la chevelure d’Eibhlin et tira d’un coup sec.
— Aïe ! Mais ça va pas !
Le fantôme gloussa malicieusement et admirant la mèche de cheveux roux dans ses mains.
— Désolée, je voulais le voir de plus près. Et donc, vous disiez ?
Eibhlin se releva, vexée.
— J’ai sommeil, je rentre à l’auberge. Je n’apprécie pas votre manière de m’arracher les cheveux. Je ne suis pas une bête de foire. Votre père ne vous a donc pas appris les bonnes manières ?, lança Eibhlin sur un ton menaçant.
Le visage du fantôme s’assombrit, il devint gris, les veines de son visages virèrent au violet. Des larmes de sang coulèrent de ses yeux, et ruisselèrent le long de son cou, et sur sa robe. Elle émit un long gémissement et les murs se mirent à trembler.
Eibhlin courut vers la sortie. Derrière elle, elle entendait les hurlements du fantôme, le bruit des vases brisés, des coups dans les murs. Puis des pleurs, de longs sanglots suivirent et ne cessèrent qu’au lever du soleil.
Le lendemain, le hameau semblait différent. Eibhlin le remarqua dès qu’elle descendit prendre son petit déjeuner.
L’auberge était étrangement silencieuse. Madame Eleonore, qui avait pourtant l’habitude de bavarder avec les clients, ne disait pas un mot. Elle se tenait derrière le comptoir, les bras croisés, et regardait par la fenêtre.
— Bonjour, lança Eibhlin.
La vieille femme sursauta.
— Oh … Bonjour Eibhlin.
— Vous avez bien dormi ?
— Pas vraiment … , répondit Madame Eleonore d’un ton las.
Eibhlin s’installa à une table et commanda un café. Elle remarqua alors que plusieurs étagères derrière le comptoir étaient presque vides.
— Vous avez eu beaucoup de monde ce matin ?
— Non.
— Alors pourquoi il n’y a presque plus rien ?
La vieille femme soupira.
— Parce que tout a pourri pendant la nuit. Je me suis retrouvée à faire la chasse aux larves dans le garde-manger.
La vieille femme désigna la cuisine du menton.
— Il n’y aura rien à manger pour ce soir d’ailleurs, l’épicerie en face a connu le même sort.
Des voix s’élevèrent dehors. La vieille femme et Eibhlin sortirent et se rapprochèrent d’un petit groupe d’hommes. Le boulanger avait retrouvé la porte de son arrière-boutique ouverte et plusieurs sacs de farine éventrés.
Un autre homme affirma que trois lapins avaient disparu de son jardin. Un autre encore avait retrouvé des asticots dans ses draps. La vieille femme frissonna et lança un regard noir à Eibhlin.
— Vous y êtes retournée, cracha-t-elle. Pourquoi ne m’avez-vous pas écoutée ? Vous êtes venue pour nous causer du tort.
Eibhlin jeta un œil aux autres hommes, en quête de soutien. Ils lui jetaient également des regards accusateurs.
— Bien, je vais aller lui parler et lui dire que je suis désolée, qu’elle arrête de vous priver de nourriture et de vous faire peur, lâcha Eibhlin, légèrement anxieuse.
— Vous pensez qu’elle va vous obéir ? C’est mal connaître les fantômes, grommela un vieil homme.
— Vous en avez déjà rencontré un ? répondit Eibhlin avec arrogance.
Il ne demeura silencieux et détourna la tête.
— C’est ma dernière nuit ici. Autant que je répare mon erreur, si vous pensez effectivement qu’elle est en colère contre vous. J’irai lui rendre visite ce soir.
La vieille femme voulut répondre, mais Eibhlin était déjà remontée dans sa chambre et s’y enferma toute la journée.
En fin d’après-midi, elle prépara son sac, y glissa quelques vêtements, sa lampe de poche et son carnet. Avant de quitter l’auberge, elle s’assit sur le bord du lit et griffonna quelques lignes.
Sacré séjour.
Je crois que je commence à comprendre pourquoi ma grand-mère aimait tellement ce genre d’ endroit. Ces péripéties m’inspirent plusieurs histoires. Merci mamie !
La nuit était déjà tombée lorsqu’elle quitta l’auberge.
Le chemin jusqu’au manoir semblait beaucoup plus long que la veille. La pluie avait cessé, mais une brume épaisse recouvrait le sol. Les branches des arbres s’agitaient doucement au-dessus d’elle et projetaient de longues ombres sur le chemin. En s’approchant, elle entendit des pleurs depuis une des chambres du haut.
Elle grimpa les marches et frappa.
— Je suis revenue !
Eibhlin attendit quelques secondes avant de reprendre :
— J’aimerais que tu arrêtes d’embêter les gens du village. Ils n’ont rien fait de mal.
La porte s’ouvrit toute seule. A l’intérieur, la cheminée était allumée. Elle dépassa le couloir et les tableaux, les yeux des portraits semblaient la suivre du regard. Elle sursauta quand la jeune femme surgit derrière elle. Son souffle glacé la fit frissonner. Elle continuait de pleurer. Eibhlin se retourna. Aussitôt, un grand sourire se dessina sur le visage de la jeune femme.
— Merci d’être revenue, dit-elle en essuyant ses larmes. Je suis désolée pour la mèche de cheveux. Vous savez, cela fait longtemps que je vis seule ici. J’en ai perdu la politesse. Je ne vous ai même pas dit comment je m’appelais. Mon prénom est Emmeline.
Sa peau avait repris encore quelques couleurs. Il lui semblait aussi que sa chevelure brune était plus fournie. Elle effleura son poignet, il était toujours aussi glacé. Eibhlin frissonna.
— Ce n’est rien, je peux comprendre ce que cela fait d’être seule. Si vous voulez, je peux dormir ici ce soir. C’est ma dernière nuit au village, donc autant en profiter !, lui répondit Eibhlin.
— Oh vous partez déjà …
Le fantôme commença à gémir bruyamment.
— Chut ! , l’interrompit Eibhlin. Vous allez réveiller les habitants du village ! Si vous êtes aussi capricieuse, c’est normal que personne ne vienne vous rendre visite.
— C’est parce que je leur fais peur.
— Oui, j’avais cru comprendre, ils étaient tous terrifiés quand je leur ai parlé de vous.
La jeune femme baissa la tête.
— Je ne veux pas leur faire peur.
— Alors arrêtez de leur voler leur nourriture et de faire du bruit.
Le fantôme ne répondit pas et s’approcha de la cheminée. Elle resta là quelques instants, les flammes se reflétaient dans ses immenses yeux.
— Vous voulez un thé ?, demanda-t-elle finalement.
Eibhlin acquiesça. Le fantôme se rendit dans la cuisine avec une démarche aérienne. Eibhlin était fascinée par sa chevelure qui poussait à vue d’œil. Elle aperçut des petites traces blanches sur le sommet de son crâne. Elle la suivit et s’approcha.
— Oh attendez, vous avez quelque chose dans les cheveux …
Les petites traces bougeaient légèrement. Elle compris qu’il s’agissait de larves. Il y avait plusieurs petits vers en haut de son crâne, et derrière aussi. Tous sortaient d’un trou béant, un trou dont le sang semblait encore frais.
— Oui ?
— Non, c’est rien, j’ai cru voir quelque chose, répondit Eibhlin. Elle sentait la nausée lui monter.
Le fantôme sourit.
— Ils sont insatiables, bientôt, je perdrai la tête pour de bon !
Eibhlin tenta de chasser cette vision répugnante. Elle défit ses bagages et déroula son sac de couchage près de la cheminée. Elle regarda autour d’elle, à la recherche d’autres asticots, ou d’ossements. Les mots de George sur l’homme disparu résonnèrent dans sa tête.
Le thé fut servi dans deux vieilles tasses en porcelaine. L’une était ornée de fleurs, l’autre d’une panthère. Eibhlin s’assit devant la cheminée et le fantôme prit place en face d’elle.
Pendant un long moment, elles parlèrent de Londres, de Dublin, de la grand-mère d’Eibhlin, des Cornouailles. Le fantôme lui posa de nombreuses questions sur ses voyages, ses amoureux et ce qu’elle voulait faire plus tard. Eibhlin oublia un instant les vers, le souffle froid d’Emmeline et les histoires de morts. Les éclats de rire d’Emmeline et sa curiosité débordante lui réchauffèrent le cœur.
Puis, peu à peu, la conversation s’éteignit. Eibhlin s’endormit profondément, bercée par le crépitement des flammes.
Lorsqu’elle ouvrit les yeux, le feu était éteint. Le salon était plongé dans une lumière bleutée. Elle entendait les oiseaux dans le jardin. Eibhlin se redressa lentement. Le fauteuil où se reposait le fantôme la veille était vide.
— Emmeline ?, demanda-t-elle.
Elle se releva et fut prise d’un violent vertige. Son corps était douloureux. Elle épousseta son pull couvert de cendres et parcourut le salon, puis le hall. Il n’y avait personne.
Elle se dirigea vers la porte d’entrée, saisit la poignée et tourna. Celle-ci était verrouillée.
Elle fronça les sourcils et recommença.
La porte ne bougea pas.
— Qu’est-ce que …
Elle tira de toutes ses forces.
Eibhlin sentit son cœur palpiter. Elle tenta alors d’ouvrir les fenêtres du salon, de la cuisine, mais toutes restèrent bloquées. Elle attrapa un guéridon et le lança contre une des vitres pour la briser. A sa grande surprise, la petite table se brisa en morceaux, mais pas la fenêtre.
Elle sentit la panique monter dans sa poitrine, revint sur ses pas dans le hall, et réfléchit à une solution.
Son reflet apparut dans le grand miroir. Eibhlin s’arrêta net. Quelque chose clochait. Elle s’approcha de son reflet.
Elle était blanche, d’une pâleur presque irréelle, ses lèvres avaient perdu toute couleur.
Ses yeux étaient cernés, et injectés de sang. Elle tira légèrement sur la peau de sa joue, celle-ci se couvrait peu à peu de veines violettes, tout comme ses mains et ses avant-bras. Ils étaient extrêmement froids, comme du marbre. Eibhlin porta une main tremblante à ses cheveux roux et plusieurs mèches lui restèrent dans les doigts. Des larmes de sang coulèrent le long de ses joues, elle voulut crier, mais aucun son ne sortit de sa bouche.
