Semaine 01 du Bradbury Challenge


Le vent soufflait au bord de l’océan, et faisait danser les buissons dans les immenses dunes qui s’étendaient à perte de vue. Les vagues étaient agitées, et semblaient emporter avec elles une partie de la plage à une vitesse folle. Léon se joignait à cette danse et parcourait les dunes en compagnie de Diane, son amie d’enfance. Leurs voix cristallines perçaient le vacarme du vent marin. Le soleil se couchait au loin, et le ciel présentait son plus beau spectacle de couleurs, diluées comme dans une aquarelle. Épuisés par leur course, ils descendirent le long de la plage pour rejoindre leurs parents qui avaient ramené des sandwichs, pour profiter encore de ces belles soirées d’été. La fin du mois d’août approchait, et les plages se vidaient, mais Diane et Léon vivaient ici, les vagues avaient bercé leur enfance, et ils les connaissaient par cœur.

Un matin, Diane sortit de chez ses parents et remonta la petite ruelle en pente, ses pas résonnaient sur l’asphalte déjà chaud. Elle longeait les vieux murs de pierre grise, usés par les années, avant de se frayer un chemin parmi le tumulte du marché du samedi. Elle prit la direction vers la maison de Léon. Elle marchait d’un pas vif, vêtue de ses vieilles tongs devenues trop petites pour elle. Ses longs cheveux bruns ondulés avaient blondis au soleil et son teint hâlé lui donnait bonne mine. Pourtant, sa gorge était nouée, elle serrait les dents. Pour la première fois, elle redoutait le moment où elle arriverait chez Léon, dans cette petite maison au figuier qu’elle connaissait et chérissait tant.

Arrivée sur le seuil de la porte, elle prit une grande inspiration et sonna. C’est Léon qui lui ouvrit, les cheveux en bataille, et une mine qui laissait croire qu’il venait de se réveiller. Ils s’enlacèrent et il l’invita à prendre un café. La maison de l’oncle Jacko respirait l’ancien. Les murs blancs s’écaillaient par endroits, laissant apparaître la pierre brute dessous. Un énorme figuier trônait dans le jardin attenant. À l’intérieur, la cuisine était figée dans les années soixante-dix : les minuscules carreaux noir et blanc au sol, la petite table formica bleu et ses chaises assorties, et le vieux frigo orange. Une odeur de figue mûre se mêlait à celle du sel et du pin.

Diane se souvenait des moments passés en famille dans cette minuscule cuisine, à alterner entre vaisselle, discussions nocturnes et recettes improvisées. Ces souvenirs lui serrèrent le cœur. Elle attendit que Léon lui serve un café dans sa tasse préféré, la jaune et bleue, avec une petite mouette.

— Ca va, tu as l’air inquiète ? , demanda Léon, encore à moitié endormi

Elle ne répondit pas tout de suite. Ses yeux se posèrent sur la tasse jaune et bleue, sur le figuier visible par la fenêtre, sur chaque détail de cette cuisine qui l’avait vue grandir. Sa lèvre inférieure se mit à trembler.

— Mes parents vont déménager, lâcha-t-elle d’une traite en essayant de retenir son chagrin.

Elle tenta de contenir ses larmes, serrant la bouche, puis s’effondra, secouée par des sanglots incontrôlables. Léon se pencha et l’enlaça, en versant lui aussi des larmes silencieuses. Quelque chose se brisa dans la maison ce jour-là. Pas seulement dans leurs cœurs, dans les murs eux-mêmes, comme si une tempête avait fait exploser les carreaux, comme si chaque objet, chaque odeur, chaque souvenir dansant entre ces murs avait soudain perdu son sens.

Le déménagement se comptait en semaines. Chaque jour les rapprochaient de l’inconnu. Diane et Léon refusaient de passer une seule seconde seuls, comme si l’autre allait s’évanouir. Ils firent des promesses enfantines et désespérées : s’écrire tous les jours, ne jamais oublier et se revoir chaque vacances de l’année, sans exception.

La veille du départ, Diane proposa à Léon une dernière balade au bord de l’océan. Ils empruntèrent le petit sentier qui serpentait à travers la forêt de sable, celle qui menait au grand phare. Léon aimait cet endroit plus que les autres. L’air y était chargé du parfum des pins chauffés par la journée, mêlé à une légère odeur de sève qui s’écoulait le long des arbres et de sel porté par le vent et l’océan tout proche.

Le sol était souple comme un tapis et étouffait presque le bruit de leur marche. Seules les aiguilles sèches craquaient par moment comme pour rappeler leur présence dans ce lieu silencieux. La lumière du soir se frayait un chemin entre les troncs, dessinant de longues ombres dorées qui semblaient s’étirer à l’infini.

Lorsqu’ils sortirent de la forêt, devant eux se dressait le phare, massif et solitaire, entre ciel et mer. Léon leva la tête. À cette distance, les petites fenêtres brisées apparaissaient à peine, comme des cicatrices oubliées. Elles étaient les vestiges du lieu, et avaient été témoins de son lent effacement face aux années et aux tempêtes.

Sans un mot, Léon s’avança de quelques pas, comme attiré par cette présence muette. Il avait l’étrange sensation que le phare veillait encore, comme un gardien silencieux d’un passé que personne ne venait écouter.

— Tu savais qu’il y avait une légende à propos de ce phare ?murmura Diane à ses côtés, son épaule effleurant la sienne.

Léon secoua la tête.

— Viens, je vais te raconter.

Elle l’attrapa par la main et ils descendirent les petites marches en rondins de bois qui menaient vers l’océan

— Je crois que c’est ma grand-mère qui m’en avait parlé, dit-elle en s’installant en tailleur sur le sable froid, en face de Léon, dos à la mer

Le soleil se couchait à l’horizon, le vent faisait tournoyer ses longs cheveux ondulés. Elle débuta alors le récit de la légende.

— On raconte qu’autrefois, un marin avait quitté le port et laissé la femme qu’il aimait sur place, à contrecœur. Il n’était jamais revenu de son voyage. Il s’était perdu en mer, une tempête avait fait chavirer le navire de son équipage. Quand la nouvelle lui parvint, sa femme refusa d’y croire. Chaque soir, elle descendait sur le quai et guettait la moindre lueur, le bruit des vagues sur la coque d’un bateau, une voix portée par le vent. Elle l’appelait parfois. Malgré ses plaintes, l’océan lui répondait par un reflux d’écumes.

Elle décida alors de monter en haut du phare pour mieux voir à l’horizon. Au fur et à mesure des jours, son obsession devint telle qu’elle avait élu domicile dans ce phare. Elle avait ramené ses livres, de quoi manger, un matelas de fortune et une vieille couverture. Les semaines, les mois passèrent, et toujours rien. Bientôt, le village ne la reconnut plus. Quand parfois elle en descendait pour se nourrir et faire des provisions, les gens avaient peur. Elle ne savait plus parler, elle était très blanche et cernée, ses ongles étaient noirs de saleté et ses cheveux étaient emmêlés comme des algues. On dit qu’un soir, et tous les autres qui suivirent, elle alluma la lumière du phare, et émis trois clignotements rapprochés, puis un dernier, un peu plus long.

— Et qu’est-elle devenue alors ? Elle n’a jamais retrouvé son amoureux ?, demanda Léon

— On dit qu’elle est morte là-haut, seule. Son corps fut retrouvé des semaines plus tard. Personne ne connaît vraiment son nom. Elle n’a pas de tombe. Le village l’a oubliée, comme on essaie d’oublier un mauvais rêve. On dit pourtant que son fantôme hante encore les lieux. Et que si on est chanceux, on peut voir le phare clignoter la nuit.

Léon frissonna tout en fixant la lucarne brisée du vieux phare. Il avait l’impression qu’il le regardait, qu’il surveillait chacun de ses faits et gestes.

Diane sentit la peur de Léon et lui donna une tape sur l’épaule tout en s’esclaffant. Un silence suivit, seuls leurs souffles et ceux de l’océan, doux et réguliers, venait les perturber.

— On y monte quand je reviens cet automne ?, chuchota Diane d’un air espiègle

— Pour être certaine que je ne verrai pas le phare clignoter avant toi ?, s’amusa Léon

Il devina son sourire dans la nuit et sentit la chaleur de son souffle tout près de son visage. Le temps s’arrêta un instant, il n’entendit plus les vagues. Seuls les battements de son cœur, puis la voix douce de Diane.

— Pour se souvenir de ce moment, dit-elle

Elle l’embrassa alors.

L’été touchait à sa fin, et Diane quitta leur doux nid d’enfance. Léon se sentit incroyablement seul. Il tenta bien de profiter des dernières vagues chaudes avec d’autres amis, mais son esprit était ailleurs, Diane manquait à l’appel. Leur enfance enjouée, les petites habitudes, et les sentiments qu’elle avait exprimés ce soir-là sur la plage lui revenaient sans cesse en tête. Il se languissait de son retour pour les vacances d’automne.

Les feuilles rouges et oranges arrivèrent vite, la brise fraîche aussi. Diane et ses parents furent chaudement invités chez Léon et l’oncle Jacko. On passa de longues heures à jouer aux cartes dans le salon, à se raconter la nouvelle vie, en ville, jusque tard dans la nuit ou pendant la corvée de vaisselle et d’épluchage de légumes. Les rires animaient la maison de nouveau, et le cœur de Léon se réchauffait. Il passait de longs moments avec Diane, à parcourir le village, la forêt, le petit chemin vers les dunes, comme chaque jour de leur existence. Jamais ils ne s’en lassaient.

La veille de leur départ, Diane et Léon décidèrent de se donner rendez-vous seuls à la forêt de sable. Ils voulaient tenir leur promesse, et ressentaient un mélange d’excitation et de peur.

Diane et Léon entrèrent dans la petite forêt de pins, où tout était calme et suspendu. Bien qu’ayant presque seize ans, ils couraient comme des enfants, se cachant derrière les troncs et les buissons, jouant à un jeu sans règles. Diane courait et riait en même temps, elle s’enfonçait dans la forêt. Léon la suivait facilement, chaque rire de Diane résonnant entre les pins.

Puis elle disparut derrière une butte de sable, et le silence tomba d’un coup. Léon continua quelques pas.

— Diane ?, appela-t-il en reprenant doucement son souffle.

Rien. Il y avait quelque chose d’anormal dans ce silence. Le vent avait cessé, les arbres ne murmuraient plus. Son cœur devint soudain très lourd dans sa poitrine, comme s’il s’était transformé en pierre.

Il rebroussa chemin, les jambes soudain molles. Il appela plus fort.

— Diane ! C’est pas drôle !

Sa voix semblait disparaître dans le néant, avalée par les dunes. Il remua les buissons frénétiquement sans faire attention aux branches qui écorchaient ses mains.

— Diane ! Diane !

La panique montait, glaciale et paralysait son corps tout entier. Son cœur cognait si fort qu’il croyait qu’il allait exploser. Il cria son nom jusqu’à ne plus avoir de voix. Il avança jusqu’à sortir de la forêt et atteindre les dunes. En hauteur, il parcourut l’immense plage des yeux, puis se retourna dans l’espoir de trouver une ombre, une silhouette parmi les arbres. Les arbres le regardaient, silencieux. Le phare, au loin, semblait le fixer de son œil brisé.

Diane demeura introuvable.

Le temps s’arrêta pour Léon. On appela la police, les villageois organisèrent des battus dans cette forêt, ridiculement petite pour s’y perdre.

Pendant deux semaines, le visage de Diane était partout : sur les murs, dans les cafés, dans les journaux. Son nom était sur les lèvres de chaque habitant. Pendant une semaine encore. Puis plus rien. Léon avait créé un groupe sur les réseaux sociaux, et lancé plusieurs alertes dans le village. Chaque matin était une épreuve, il pleurait la nuit, et son corps souffrait le jour. Il retournait à la forêt, seul, cherchant un indice que personne d’autre ne trouverait.

On mit fin aux recherches de police au bout de plusieurs semaines. L’affaire fut abandonnée au bout de quelques mois. Léon observait la ville reprendre son rythme, sans lui, sans elle, comme si rien ne s’était jamais passé. Les affiches de Diane s’effritaient avec le temps, grignotées par la pluie et l’indifférence. Les échanges sur les réseaux se raréfiaient. Les parents de Diane avaient eux aussi disparu dans le tourbillon de la ville, comme si admettre la disparition était plus douloureux que de l’oublier.

L’hiver s’était installé, il glaçait tout son corps, le rendait encore plus léthargique et fiévreux. Il se demandait si Diane avait froid quelque part. Ses yeux verts étaient tristes et brumeux. L’oncle Jacko espérait une lueur dans ses yeux chaque matin où il venait le réveiller, en lui caressant doucement les cheveux.

Mais les yeux qui s’ouvraient étaient rouges, enflés et désespérés.

Le dernier jour de l’année, Léon s’aventura vers la petite forêt. Il faisait très sombre, les arbres s’agitaient et murmuraient une longue plainte au-dessus de lui. Il se retrouva face à l’immense phare, immobile, et immaculé, perçant la nuit sombre.

Il descendit lentement les escaliers pour rejoindre l’endroit où ils s’étaient installés quelques mois plus tôt. Arrivé en bas, il se retourna par réflexe, comme si Diane pouvait encore apparaître en haut des escaliers, en bas du phare, prête à explorer la ruine. Comme si tout cela n’était qu’un malentendu, une vaste blague. Pourtant, il n’y avait rien, seulement le silence.

Il s’avança jusqu’au bord des vagues. Le vent s’amplifiait, la marée était montante et la lune était masquée par d’épais nuages. Il retira ses chaussures, les mains engourdies par le froid et la tristesse, puis plongea ses pieds dans l’eau glacée. Le froid le saisit immédiatement, violent, presque insupportable.

Il aurait voulu s’enfoncer davantage, disparaître lentement sous la surface, laisser le froid effacer tout le reste : ses pensées, ses regrets, son manque. Ils ne voulait ressentir d’autre que cette brûlure salée.

Les larmes vinrent sans retenue, il se plia légèrement, comme si son propre corps devenait trop lourd à porter. C’est avec le souffle court entre deux sanglots qu’il souhaita une bonne année à Diane. Les souvenirs raisonnèrent dans son esprit.

Le rire de Diane, clair, inattendu, qui éclatait toujours un peu trop fort. Sa façon de parler avec les mains, d’enchaîner les idées sans reprendre son souffle. La chaleur de son corps contre le sien lors des soirées trop longues, quand ils restaient à discuter sans voir le temps passer. Le goût de ses lèvres, encore vivant. Il ferma les yeux, et elle était avec lui, avec sa famille, l’oncle Jacko, déjà en train de raconter une histoire interminable. Il entendait les verres s’entrechoquer, les voix se superposer et sentit une lumière douce.

Il aurait presque pu y croire.

Une vague plus forte lui frappa les jambes, le ramenant brutalement au présent. Le froid remonta le long de son corps comme une lame. Il inspira difficilement, et rouvrit les yeux. Son souffle s’arrêta, il tourna la tête en direction du phare, et vit la lumière.

L’œil du phare, clignota une, deux, trois fois, puis une quatrième fois, doucement, comme un dernier souffle dans la nuit.