Semaine 18 du Bradbury Challenge
- Thème choisi : Lolita
- Contrainte : Un seul lieu
- Musique : Everybody scream - Florence and the Machine
- Source du challenge : https://steady.page/fr/nouvelles-corail/posts/2644203a-d7cf-4bc8-ae2d-9892d347d017
Je suis vraiment abonnée aux sujets déprimants ! Heureusement que la prochaine contrainte impose l’humour ! J’ai ENFIN rattrapé mon retard. Ca se sent sur la qualité des nouvelles. C’était très difficile d’alterner entre les différents textes. J’ai créé un Substack pour publier les nouvelles et permettre aux lecteur.ices de recevoir un mail lorsque j’en sors une ! C’est par iciiii : https://substack.com/@justinetarlet
Dans mon village, au Sud de Tarbes, dans les Pyrénées, on pleure la disparition de Lola. Lola, l’adolescente aux cheveux roux et frisés, Lola et ses robes blanches immaculées, Lola et son sourire qui ne disparaissait jamais. Quand j’étais petit, on allait à l’école primaire, puis au collège. On se retrouvait sur le chemin, elle m’appelait au loin :
— Cédric !
Je me retournais et elle courait me rejoindre. Elle courait vite Lola, même si elle portait des ballerines. A l’école, elle jouait même au foot avec nous. Certains se moquaient d’elle, ils disaient qu’elle voulait sortir avec Théo, et que c’était l’unique raison de sa présence sur le terrain de foot. Ils la charriaient sans arrêt :
— T’es amoureuse ! T’es amoureuse !
Elle leur sifflait alors qu’ils n’étaient que des jaloux, et tirait violemment dans le ballon. Une fois, l’un deux se l’ai pris dans la tête. Moi, j’étais gardien et j’avais vu la scène de loin. J’étouffais un rire. Elle savait se défendre Lola.
A l’école, elle était forte aussi, elle répondait toujours avant tout le monde, et elle aidait les autres. Dans notre village, les classes ont parfois plusieurs niveaux, car on n’est pas assez sinon. Je la voyais souvent debout entre les rangs, prête à aider un enfant plus jeune qu’elle à terminer ses devoirs. Notre professeur était très content de cela, et je pense que ça a dû lui faire un vide quand on est rentrés au lycée.
Le premier jour de la rentrée en seconde, je l’ai vue monter dans le car. Elle était toute pâle et semblait un peu triste. Elle me sourit malgré tout en passant entre les sièges et s’installa tout au fond du bus. C’était une période où je la voyais rarement, nous n’étions pas dans la même classe. On se voyait seulement dans le car ou aux fêtes du village. Pendant l’été, on se voyait davantage avec les autres gosses du coin. On avait formé une petite bande sympa, expérimenté nos premières cuites, nos premières drogues, nos premiers émois. Lola plaisait beaucoup aux garçons, elle sortait avec peu d’entre eux mais ils disaient tous qu’ils avaient couché avec elle, que c’était une pute.
Un soir d’été, Théo est nous a rejoint dans notre champ préféré, le plus éloigné des maisons, pour boire tranquille. Il avait pleuré, et son visage était grave.
— Lola et moi on a rompu. Ca va se savoir donc je préfère vous le dire moi-même.
Thibaud lui avait alors tendu une bière et il l’avait bue d’une traite. Il était cerné et son regard me disait qu’il s’était passé autre chose. Ca semblait bien plus grave qu’une rupture.
Ce que Théo ne disait pas, c’est que Lola avait une relation avec un autre homme. Un homme plus âgé que nous. Ce fut finalement Margot qui lâcha ça un soir où j’avais organisé une fête chez moi, alors que mes parents étaient en vacances. Lola n’avait pas pu venir, elle déclinait de plus en plus nos invitations.
— Je l’ai vue une fois à la sortie de l’école primaire, elle discutait avec le prof. Vous savez, M. Humbert, celui qu’on avait au collège.
— Oui, elle donnait des cours particuliers aux collégiens ! Mais genre, donner des cours c’est pas sortir avec le prof, ricana Thibaud.
Margot soutenait qu’elle les avait vu plusieurs fois.
— Ils semblaient assez proches. Je trouve ça vraiment glauque. Vous croyez qu’on devrait en parler ?, demanda Margot.
Un jour, la veille de notre rentrée en première, Lola est venue nous rejoindre dans notre champ. Elle avait retrouvé des couleurs et portait une jolie robe bleue marine. Elle s’installa en tailleur à nos côtés et ouvrit une bière. Elle gloussait et rougissait, puis nous raconta :
— Les gars, je pense que vous l’aviez vu venir, mais … je sors avec M. Humbert
Margot ouvrit de grands yeux et émit un petit cri, en faisant semblant de le découvrir. Thibaud et Théo se regardèrent d’un air amusé. Le fait que Lola nous livre elle-même son secret nous amusa. Elle disait que cela faisait deux ans qu’ils se tournaient autour, qu’elle avait de toute façon jamais été attirée par les garçons de son âge.
— Sans vouloir te vexer Théo !, dit-elle entre deux gorgées de bière.
Les semaines passèrent, et bientôt nous ne fumes plus les seuls au courant. Les habitants du village n’avaient que son nom à la bouche. D’autres rumeurs commencèrent à circuler dans tout le village, comme quoi elle était enceinte, ou qu’elle sortait avec d’autres hommes. Les voix s’abaissaient quand Lola entrait dans le café ou l’épicerie. Un soir, alors qu’elle rentrait chez elle, des hommes la poursuivirent en la traitant de pute. Le lendemain, le portail avait été taggé. “Lolalita la pute”.
L’automne arriva et Lola ne vint plus à nos soirées. Elle accusa Margot d’avoir tout raconté à son père. Elle lui dit même qu’elle allait bientôt quitter le lycée et partir avec M. Humbert. Elle ne voulait plus nous voir, on ne comprenait pas, on était juste des enfants.
Les rares fois dans le bus où je la croisais, je voyais son visage s’assombrir. Son sourire avait disparu.
Un matin, elle n’est pas montée dans le car.
Je me souviens avoir regardé le siège du fond, celui où elle s’asseyait toujours. Je ne sais pas pourquoi, mais je m’attendais à la voir apparaître au dernier moment, courir sur le chemin, ses cheveux roux en bataille.
À midi, Théo m’envoya un message. Il me dit que la police était venue chez eux pour interroger les parents. Apparemment, Lola avait fugué.
Les gendarmes étaient revenus au village après l’école. Ils nous posèrent des questions : quels étaient les endroits où elle allait souvent, les habits qu’elle portait la dernière fois qu’on l’avait vue, est-ce qu’elle nous semblait contrariée, est-ce qu’elle avait un jour mentionné qu’elle voulait partir.
M. Humbert fut arrêté trois jours après qu’on eut retrouvé le corps de Lola. En fouillant son téléphone, ils découvrirent qu’il envoyait des messages depuis des années à plusieurs élèves comme Lola. Madame Laborde, la boulangère, disait que ça ne l’étonnait pas, qu’il lui avait toujours paru étrange. Tous ont rendu hommage à Lola. Sur la place du village, sa photo était entourée de gerbes de fleurs et de bougies, qui restèrent allumée de nombreuses nuits.
J’ai pesté contre les adultes, contre ceux qui lui ont fait peur, ceux qui l’ont salie, ceux qui ont laissé faire. Je les vois maintenant feindre l’empathie et déposer leur bougie, alors que quelques semaines auparavant, ils crachaient tous sur elle. Je m’en suis aussi voulu de ne rien avoir dit quand Lola nous a raconté. A ce moment-là, elle semblait aller mieux, elle souriait de nouveau, elle venait boire avec nous, elle rayonnait.
Des bougies, une photo, dix-huit ans, c’était tout ce qu’il restait de Lola.
