Semaine 07 du Bradbury Challenge
- Thème choisi : Amoureux
- Contrainte : Science Fiction
- Musique : The Hardest Button to Button - The White Stripes
- Source du challenge : https://steady.page/fr/nouvelles-corail/posts/16eaa03d-caee-4607-a410-e54036df17ff
Je suis très en retard et je n’avais pas trop d’idées pour ce thème. J’ai voulu mélanger un peu d’humour, de cringe et de science-fiction !
La journée débutait au Petit Quart d’Heure. La pièce principale sentait bon le café torréfié et les viennoiseries. Quelques clients matinaux travaillaient sur leurs ordinateurs dans le fond de la pièce, confortablement installés dans les fauteuils couleur crème et bercés par la légère musique d’ambiance. Dehors, la pluie tombait et les rues de New York s’animaient déjà.
Il entra dans le café et déposa son parapluie dans le pot à l’entrée. Comme à son habitude, il commanda un café latte et un croissant et s’installa sur la petite table ronde près de la fenêtre. Il aimait venir au Petit Quart d’Heure pendant les heures de pointes, c’était là qu’il pouvait trouver l’inspiration, au milieu du bruit de la machine à café, des allées et venues des clients, tantôt pressés, le téléphone à la main, tantôt habitués, qui discutaient quelques minutes avec les serveurs. Il ouvrit son ordinateur et repris le travail en cours. Quelques minutes plus tard, il s’arrêta d’écrire et bu une gorgée de son café et croqua dans son croissant. A ce moment-là, la porte s’ouvrit et il la vit.
Hmm non. C’est trop plat, trop cliché. Et puis comment aborder quelqu’un dans cette situation ? Il faudrait quelque chose de plus propice à la rencontre. Une boîte de nuit peut-être ? Un rooftop ? Un truc un peu chic et fêtard.
La fête battait son plein au Quart d’heure de Folie, la boîte la plus branchée de New York. Il était venu avec quelques amis pour fêter le début du weekend. Tous trois sirotaient leurs cocktails multicolores sur la terrasse. Il avait pris un Gold & Spicy, un savoureux mélange de citron et de piment. Le soleil se couchait au loin derrière les immenses gratte-ciels. L’été s’était installé, il appréciait cette chaleur douce qui amenait avec elle les belles couleurs des couchers de soleil et les envies de fêtes jusqu’au petit matin.
A l’intérieur, de nombreux danseurs s’animaient sur le dancefloor. Les projecteurs roses et bleus dansaient avec eux au rythme de la musique. Il les observait depuis quelques minutes et aperçut une jeune femme danser énergiquement au milieu de la piste. Ses gestes étaient précis et chorégraphiés. Elle faisait remuer sa longue queue de cheval noire et levait la tête de temps à autre, les yeux fermés, comme si elle voulait s’imprégner de la musique. Lorsqu’elle ouvrit ses grands yeux gris, il lui sourit timidement et sans réfléchir, il lui proposa sans mot de la rejoindre sur le rooftop, son cocktail à la main. Il s’était éloigné de son groupe d’amis, occupés par une discussion animée sur le coût du carburant.
Elle s’approcha d’un air espiègle et apparut sur la terrasse, encore essoufflée et transpirante. Il vit son petit visage illuminé par la lumière du soleil couchant et son cœur bondit dans sa poitrine. Il sourit bêtement et lui tendit un verre de cocktail. Il se présenta maladroitement et lui demanda machinalement qu’elles étaient ses passions dans la vie.
— J’adore les chevals !, s’exclama-t-elle avec un grand sourire.
Alors ça non, on oublie. Ce date est sérieux, je n’aime pas les filles qui aiment les chevaux et encore moins celles qui font des fautes. Pourquoi pas quelqu’un avec une spécialité pointue comme la philosophie ou les sciences, ça rend le tout beaucoup plus captivant et mystérieux …
— Et donc, quelles sont tes passions ? Que fais-tu dans la vie ?
— Je prépare une thèse en philosophie ! C’est à la fois ma passion et ce qui m’occupe le plus dans la vie actuellement, s’exclama-t-elle.
— Oh, ça m’intéresse ! C’est sur quoi exactement ?
Elle but une gorgée de son cocktail et se lécha les lèvres.
— Sur l’authenticité des sentiments amoureux. Pour développer un peu, ça explore notre quête de sentiments amoureux. Nous passons une bonne partie de notre existence à le chercher, à le vivre ou à le regretter. Pourtant, nous savons mal ce qui le rend authentique.
— Authentique ? Tu veux dire sincère ?
— Pas exactement. Imagine que tu tombes amoureux de quelqu’un qui ment sur son identité, ou de quelqu’un dont tu idéalises complètement la personnalité, ou encore d’une personne qui se comporte exactement comme tu l’attends. Ton amour est-il moins réel pour autant ?
Il fronça les sourcils. Il ne comprenait pas tout, mais c’était toujours mieux que les chevaux.
— J’aurais tendance à dire oui.
— Pourtant les émotions que tu ressens sont bien réelles. Les battements de ton cœur s’accélèrent, tu dors moins, tu penses à cette personne constamment. Le sentiment existe, même si l’image qui l’a provoqué est incomplète ou erronée.
— Donc on peut aimer une illusion ?
— C’est précisément la question de ma thèse. Une partie de la philosophie considère que nous n’aimons jamais réellement une personne, mais toujours une représentation que nous construisons d’elle. C’est un peu comme un personnage mental.
— C’est un peu déprimant non ?
— Je ne trouve pas. Cela signifie que l’amour est aussi un acte de création. Nous découvrons quelqu’un, mais nous écrivons également une histoire à son sujet.
Elle prit quelques secondes avant de continuer.
— Je pense que l’authenticité d’un sentiment ne dépend pas entièrement de la personne aimée. Elle dépend aussi de la sincérité de celui ou celle qui aime.
— Je ne suis pas sûr de comprendre.
— Si demain tu apprenais que la personne que tu aimes n’est pas exactement celle que tu croyais, cela ne changerait rien au fait que tu as réellement aimé. Les souvenirs, les émotions, les battements de cœur auraient existé malgré tout.
— C’est complexe la philosophie dis-donc !
Elle lui adressa un sourire énigmatique avant de porter son verre à ses lèvres. Elle rigola doucement et cligna plusieurs fois des yeux. Il était sous le charme.
La soirée continua jusqu’au petit matin où ils n’avaient pas bougé de la table et discuté de philosophie et de relations humaines. Il avait des étoiles dans les yeux, cette femme semblait le connaître parfaitement, il se demanda alors s’il n’avait pas trouvé son âme sœur.
Ça existe vraiment ? Il n’osa pas lui demander, de peur de dévoiler trop rapidement ses sentiments naissants. Ils échangèrent seulement leurs numéros de téléphone et se promirent un rendez-vous dans la semaine. Son cœur était léger, il ne sentit même pas la fatigue venir quand il foula la porte de son appartement vers cinq heures du matin.
Les semaines passèrent, ils se revirent au Petit Quart d’Heure, dans un open air ou encore dans un festival de street-food. Avec elle, c’est comme s’il redécouvrait New York et ses petites adresses cachées, loin des touristes. Un soir, alors qu’il faisait encore chaud en cette fin du mois d’août, ils décidèrent de faire un pique-nique sur la plage de Coney Island à Brooklyn. Il était en avance, et avait installé la nappe et posé le sac de sandwich à ses côtés. Il ôta ses chaussures et enfonça ses orteils dans le sable chaud en l’attendant.
Quelques minutes plus tard, il l’aperçu au loin, elle avait les cheveux détachés et le teint hâlé et était vêtue de son haut de maillot de bain et d’une petite jupe blanche. Son grand sourire fit encore battre son cœur. Au fil de la soirée, il sentait quelque chose changer. Ses gestes étaient plus lents, plus langoureux peut-être ? Elle jetait des coups d’œil très rapides dans sa direction quand ils ne parlaient pas et regardaient la mer. Au bout d’un instant, leurs regards se croisèrent, et ils s’embrassèrent. Son corps entier s’embrasa, il suait et avait du mal à reprendre son souffle entre chaque baiser. C’était donc ça être amoureux ?
J’ai chaud là, il faut que je fasse une petite pause.
La plage se vidait, peu à peu il ne resta plus qu’eux. Dans la pénombre, il ne percevait plus que les contours de sa silhouette. Il sentait son souffle contre elle, ses lèvres contre son cou, et sa main toucha son entre jambe.
Heu, vraiment ? On a le droit ? Non, je suis trop gêné, une prochaine fois peut-être, j’aimerais qu’elle se confie un peu plus sur ses sentiments, je ne veux pas de malentendu.
Elle se stoppa là, et lui murmura des excuses. Il posa une main sur son épaule et lui demanda avec un peu d’appréhension :
— Que ressens tu pour moi ? J’ai besoin de comprendre. Tu sais … depuis qu’on s’est rencontrés, j’ai du mal à dormir. Je pense souvent à toi, j’ai chaud, et mon cœur bat fort. Je crois que c’est plus que du désir, c’est de l’amour.
Il déglutit après avoir prononcé ces mots, il ressentait une légère gêne. C’était dur de se mettre à nu en premier. Elle planta ses yeux gris dans les siens et lui dit :
— Et bien c’est réciproque, je t’aime aussi.
— Je suis si heureux de te l’entendre dire …
— Je n’ai jamais autant aimé quelqu’un, tu es le soleil de mes jours et la lune de mes nuits, mon cœur bat autant que le tien, murmura-t-elle en touchant son torse. Sa main était brûlante.
— Est-ce que …
— J’ai chaud, très chaud, c’est bouillant, brûlant, surchauffe, ALERTE, surchauffe, ALERTE
Code Erreur 2788 - veuillez contacter le support
— C’est quoi ce bordel ?
Il appuya frénétiquement sur le bouton de la télécommande puis sur le reste des boutons mais dans son champ de vision il n’y avait que l’unique écran noir et le code d’erreur qui s’affichaient. Il appuya sur la cloche pour contacter le support client. Une voix décrocha et lui demanda des détails sur le bug rencontré.
— Nos services sont actuellement perturbés, un incident est intervenu sur votre session. Nos équipes travaillent pour résoudre le problème. La session actuelle est close. Veuillez nous excuser pour la gêne occasionnée.
— Mais je n’avais pas fini, il n’y a pas de sauvegarde ?
— Afin de garantir toute confidentialité lors de chaque session, les expériences ne sont pas enregistrées et aucune donnée personnelle n’est stockée. Nous pouvons vous proposer un code de réduction et une séance offerte dans tous les Love Experience de Paris-G56. Veuillez nous excuser pour la gêne occasionnée.
L’appel prit fin. Il soupira longuement. Une voix robotique résonna dans son casque.
— Merci d’avoir utilisé Love Experience. Bilan de votre session : 56% de sentiments réciproques, 45% de contacts physiques. Durée virtuelle du sentiment : 2 mois. Au cours de cette simulation, votre fréquence cardiaque moyenne s’élevait à …
Il retira son casque dans un geste d’agacement ainsi que la combinaison et les câbles collés à sa poitrine. Il quitta la pièce et déboucha dans le tumulte de Paris G56.
Son cœur battait toujours aussi fort, il lui semblait encore sentir son parfum et la douceur de sa peau. Mais au fur et à mesure qu’il remontait la rue, les souvenirs des sentiments s’estompaient peu à peu.
