Semaine 16 du Bradbury Challenge
- Thème choisi : Picareque
- Contrainte : Se passe durant un évènement historique
- Musique : Space Oddity - David Bowie
- Source du challenge : https://steady.page/fr/nouvelles-corail/posts/5c888acf-25bb-4006-9de2-5d9e4d78faa4
On continue sur la lancée des personnages insupportables et toujours avec une pointe d’humour !
Six heures du matin sonnèrent dans la commune de Dijon. La majorité des habitants dormait encore paisiblement mais quelques courageux se levaient, et exécutaient la même routine matinale que notre cher Roger.
Son réveil l’avait sorti d’un sommeil lourd. Il grogna dans son oreiller et frappa le réveil. Oups. La journée commençait mal. Il enfila ses vieilles charentaises et se dirigea d’un pas pesant vers la salle de bain. Il se débarbouilla le visage et se rasa avec précaution. Il marqua un temps de pause en regardant son reflet dans le miroir. Il avait vieilli, ses cheveux étaient grisonnants et plusieurs rides avaient commencé à creuser son visage. Ses joues molles pendaient et ses lèvres fines disparaissaient de jour en jour. Il enfila une chemise à carreaux et cira ses chaussures. Il se hâta ensuite dans la cuisine pour se préparer un café bien fort, accompagné de tartines de beurre et de confiture. C’était toujours la même chose, chaque matin depuis bientôt trente ans. Et ça, Roger ne savait pas s’il devait le regretter ou s’en contenter.
C’est vrai, il gagnait correctement sa vie en tant que comptable dans une entreprise de matériel agricole. Il avait fondé une famille, épousé sa secrétaire et acheté une jolie petite maison dans un lotissement tranquille. Sa petite voiture l’attendait chaque matin devant le garage, il avait repeint sa boîte aux lettres et surtout, il y avait des nains de jardin. Ces sacrés nains de jardin.
Il y en avait six : un pêcheur, deux mineurs, un jardinier, une femme tenant une brouette et un dernier, plus grand que les autres, qui levait joyeusement une chope de bière.
Françoise en avait pris deux ou trois quand elle avait claqué la porte il y a maintenant deux années de cela. Roger racontait depuis qu’elle était souffrante et qu’elle s’en allait régulièrement chez sa sœur, ou faire des cures. Au fil des années, les enfants avaient grandi, et une fois adultes, il avait vu la maison se vider, les chambres se transformer en débarras et prendre la poussière, les visites se raréfier. Et les disputes avec Françoise s’étaient amplifiées. C’est vrai qu’il avait un sacré caractère de cochon, mais c’était comme ça, il avait toujours été comme ça.
— T’es frustré parce que t’as jamais pu poursuivre ta carrière d’aviateur. Tu nous as fait payé tes échecs toute notre vie !
Elle l’avait laissé là, avec ses mots tranchants, violents, et honnêtes.
Il les remarquait de plus en plus ces hommes qu’il enviait. Ils n’étaient pas comme ceux qui vivent à Dijon, non, pas comme lui. Ils suivaient leur cœur et d’autres chemins, ils étaient artistes de talent, ingénieurs, têtes pensantes, aventuriers. Dans leurs yeux brillaient le bonheur et la fierté d’avoir réussi.
Quand il en rencontrait un, assis à côté de sa table au restaurant, ou lors d’une fête du village, en visite chez leur famille, il bouillonnait de jalousie. Il aurait voulu tous les transformer en nain de jardin et les installer dans son petit carré de pelouse. Il voulait les priver de leurs rêves, ces arrogants qui retournent au village en fanfaronnant.
À sept heures, Roger poussa la porte de la boulangerie. La clochette tinta, l’odeur du pain chaud et des pâtisseries emplit ses narines.
— Bonjour, monsieur Roger !, le salua la boulangère.
Roger répondit quelque chose d’inaudible, un grognement, et fixa la file devant lui.
Trois personnes avaient manifestement décidé de lui faire perdre son temps.
Devant lui, le fils du pharmacien racontait quelque chose à une vieille dame. Il riait. C’était un grand garçon, bien habillé, les dents blanches, les cheveux soigneusement coiffés.
Roger le dévisagea.
Il avait toujours détesté les gens qui avaient de belles dents.
— Votre fils a encore réussi ses examens, paraît il ? demanda Roger sans grande conviction à la boulangère après avoir commandé son pain et son journal.
— Oui ! Il vient de décrocher son diplôme d’ingénieur. Nous sommes si fier Bertrand et moi.
La boulangère souriait fièrement, ses yeux brillaient.
Roger sentit quelque chose se contracter dans son estomac. Un ingénieur, encore un !
Il prit sans un mot la baguette que lui tendait la boulangère et grommela :
— Ça doit être pratique pour réparer une chaudière.
La femme le fixa d’un air dubitatif et le salua d’un ton plus froid.
Il déposa le pain chez lui et prit sa petite voiture. Il emprunta la route en direction du parc. Sur le chemin, il ruminait. Il aurait aimé que le gamin de la boulangère ne soit pas un ingénieur, il aurait aimé que le fils du pharmacien soit plus petit, beaucoup plus petit.
À vrai dire, il l’imaginait déjà avec un bonnet rouge, figé sur sa pelouse, une petite pioche dans les mains. Ça lui irait parfaitement.
Au parc, Roger s’installa sur son banc préféré et n’eut pas le temps d’ouvrir son journal, puisqu’il croisa son collègue Bernard, accompagné de sa famille, Jacqueline et deux de leurs enfants.
— Salut Roger ! Comment tu vas ?
Roger les salua, en faisant mine d’être ravi de le voir.
— Ah bonjour Bernard, bonjour Madame Blanchier ! Comment allez vous ?
— Bien bien ! Demain avec Jacqueline on accompagne notre fiston à sa remise de diplômes. Il est brillant, il nous a encore ramené de super notes ! Il va aller loin lui je pense, pas comme nous !, plaisanta Bernard.
Roger rigola en silence. Cette remarque ne le faisait pas du tout rire.
— Bon et sinon, tu vas regarder ?, demanda Bernard en faisant un signe de tête en indiquant le journal posé sur le banc.
— De quoi ?
— Roger voyons, je vais quand même pas te lire le journal !
Il empoigna le papier et le lui colla au visage.
Roger parcouru la une : l’homme va marcher sur la lune.
Il fronça les sourcils.
— Oui et alors ? Qu’est-ce que ça va nous apporter qu’un homme marche sur la lune ?, grogna Roger. Il va réparer des chaudière, faire les comptes, ou préparer du pain ?
Bernard examina le journal quelques secondes, puis sourit.
— Moi, je trouve ça extraordinaire. Avec Jacqueline et les enfants, on va regarder la télévision chez le voisin !
Roger releva la tête.
— Toi, tu trouves tout extraordinaire.
C’était vrai, Bernard trouvait son travail intéressant, sa femme formidable, ses enfants intelligents et même son pavillon agréable. Il l’aimait bien Bernard quand même, il travaillait dur, mais il était toujours optimiste. C’en était parfois agaçant.
La journée passa, Roger rentra chez lui. La maison était silencieuse.
Il posa son manteau sur une chaise, alluma la télévision et se servit un verre. Chaque fois qu’il s’installait face à la petite boîte, il se rappelait cette fois où il avait trafiqué les billets de tombola lors de la kermesse du travail, et obtenu cet objet tant convoité. Il jubilait en repensant au visage de Bernard qui s’était décomposé.
À la télévision, les journalistes commentaient le voyage des trois hommes qui avaient quitté la Terre pour aller marcher sur la Lune. Roger soupira. Il songeait à ces hommes qui avaient eu de l’ambition. Ils avaient osé, et poursuivi leur rêve.
Roger pensa à lui-même, vingt ans plus tôt, lorsqu’il rêvait encore de devenir aviateur. Il aimait cette sensation d’être dans les airs, et de ne penser à rien d’autre qu’aux nuages.
Puis il songea à Françoise, à Bernard, au fils du pharmacien, aux collègues qui avaient de belles femmes, aux voisins qui partaient en vacances, aux hommes qui avaient de belles voitures, aux hommes qui avaient quelque chose qu’il n’avait pas.
Il se redressa dans son fauteuil. Son derrière était douloureux, cela faisait des heures qu’il était enfoncé dans son fauteuil, il était plus de trois heures du matin.
La voix du journaliste emplit le salon.
— Armstrong vient de procéder à dernière vérification du circuit télévisé …, commença le journaliste
Roger se pencha vers l’écran.
Les images étaient floues, presque irréelles. Une silhouette apparut, il la vit descendre lentement du module, c’était l’astronaute.
Il était tout petit à l’écran et flottait lentement dans l’air.
Roger retint son souffle.
La voix du journaliste continua, puis l’homme posa le pied sur la Lune. Roger resta bouche bée.
Pendant quelques secondes, il s’imagina lui aussi dans l’espace. Puis son visage se crispa et l’envie reprit.
Il regarda l’homme dans la boîte, puis par la fenêtre. Il y avait sa petite voiture, sa petite boîte aux lettres, ses petits nains de jardin.
— Encore un qui se croit plus malin que les autres, grommela-t-il finalement en se levant.
Il but une gorgée de son verre.
À l’écran, l’astronaute avançait sur la Lune. Roger plissa les yeux. Il jeta un oeil au journal posé sur la table du salon. Sur la une, le lendemain matin, il y aurait probablement la photo de Neil Armstrong.
Roger s’approcha de la fenêtre et regarda les nains de jardin tapis dans la pénombre. Les six petits nains de jardin de Roger. Il réfléchit en regardant la lune.
Sept nains de jardin, ce serait bien.
