Semaine 20 du Bradbury Challenge

Le thème m’a automatiquement inspirée ! J’aime les ambiances londonniennes du XIXème siècle et le thème m’a beaucoup parlé. Visuellement, j’ai eu l’image très nette des ombres sur les murs, un peu à la manière du film d’animation l’Oeuf de l’Ange (c’est un tout autre registre mais la scène des poissons sur les façades m’a beaucoup marquée.


L’horloge sonna vingt-deux heures. Arnold remua sous sa couverture et jeta un œil dans le dortoir. Tout le monde dormait, épuisé par les journée éreintantes. Il se glissa en dehors du lit, enfila ses chaussures et mis sa casquette. Il quitta le dortoir par la petite fenêtre entrouverte. Dehors, Londres s’endormait. Il remonta la ruelle et longea le long bâtiment noir de l’usine où il travaillait. Il tourna ensuite à droite en direction du théâtre. Au niveau de la porte de service, une petite fille haute comme trois pommes attendait. Elle portait une robe trop large pour elle, ses cheveux étaient en bataille et ses joues sales portaient les traces de ses larmes. Son visage fut illuminé d’un sourire quand elle vit apparaître Arnold au bout de la rue. Le jeune garçon lui fit signe de la suivre. Elle lui emboîta le pas en silence et il accéléra la cadence.

Ils traversèrent une petite place, quelques mendiants gémissaient au bord de la fontaine. Ils les dépassèrent sans faire attention à eux et arrivèrent en face d’un très vieil immeuble, qui semblait prêt à s’effondrer. Arnold attrapa un caillou au sol et le lança sur une des fenêtres. Elle s’ouvrit timidement. Le visage maigre d’un petit garçon roux apparut. Il sourit, la referma, et sortit de l’immeuble. Les trois enfants se mirent à courir. Ils réveillèrent le jeune marchand de journaux, endormi sur son tas de papiers derrière un restaurant et le vendeur de fleurs au bord des quais, qui sortit de sa cachette sous le pont.

— Tu les as vus ?, demanda la petite fille du théâtre à Arnold, alors qu’ils remontaient la rue.

— Au niveau de Neptune Street, j’en ai vu deux. Vous avez de quoi tenir pour la nuit ?

— Mr. Benkins m’a donné le pain qu’il n’avait pas vendu !, s’exclama le jeune garçon roux.

— Merci Thomas !

— On arrive bientôt ? J’ai mal aux jambes, se plaignit la petite fille.

Arnold se retourna et vit qu’elle ne portait pas de chaussures.

— On me les a volées dans le dortoir, soupira-t-elle.

— Viens, monte sur mon dos Alice !

Arnold fit grimper Alice sur son dos et ils reprirent leur route. La petite troupe ralentit en arrivant dans une impasse calme. Ils installèrent leurs couvertures et leurs affaires personnelles. Thomas déballa le pain et le partagea avec tout le groupe.

— Maintenant, on attend, murmura Arnold sur un ton solennel.

Pendant quelques minutes, il ne se passa rien. Le groupe d’enfants aperçut quelques passants dans la rue en face, un chien errant, puis le silence s’installa pour laisser place au monde de la nuit. Soudain, la flamme d’une lanterne à gaz se mit à vaciller au bout de la rue et quelque chose bougea sur un mur.

Alice fut la première à le remarquer. Elle se redressa brusquement et attrapa la manche d’Arnold sans quitter la façade des yeux.

— Là, regardez !

Arnold tourna la tête.

Une grande ombre venait de se glisser sur les briques noircies par la suie. Elle s’allongeait et se déformait au gré de ses mouvements, elle prenait la forme d’une silhouette humaine puis peu à peu se transforma en celle d’une bête informe avant de se réduire à une mince tâche sombre, presque imperceptible.

Thomas s’était levé à son tour.

— Tu la vois ?, chuchota Alice.

L’ombre s’immobilisa quelques secondes, comme si elle avait elle aussi remarqué leur présence, puis elle se mit à glisser vers l’angle de la rue.

Alice bondit sur ses pieds et se lança à sa poursuite. Les autres lui emboîtèrent aussitôt le pas. Ils débouchèrent dans la rue, le bruit de leurs pas résonnaient sur les pavés humides. Ils découvrirent que l’ombre avait disparu et se mirent à chercher sur les murs, derrière les caisses empilées près des portes et dans les minuscules allées.

— Elle est partie de l’autre côté ! affirma Thomas.

Ils coururent jusqu’au prochain passage, où une nouvelle ombre venait d’apparaître sur la façade d’un immeuble. Cette fois, elle ressemblait à un cheval. Son long cou se dessinait sur les briques, sa tête se balançait doucement et il semblait galoper. Alice éclata de rire et se mit à courir à côté d’elle, en essayant de suivre son allure. L’ombre accéléra et disparut derrière une cheminée, puis réapparut sur le mur voisin sous une forme complètement différente, plus petite et plus rapide, comme une créature à quatre pattes qui filait entre les fenêtres.

Une nouvelle ombre apparut sur le mur d’en face.

Elle était petite, ronde et maladroite, avec deux jambes courtes et une tête énorme. Alice s’arrêta net, puis éclata de rire en reconnaissant la silhouette d’un enfant.

— Regardez ! Il est aussi petit que moi !

L’ombre, elle, continuait d’avancer sur les briques, courant d’une fenêtre à l’autre avec des mouvements étranges, comme si elle sautait par-dessus des obstacles invisibles.

—Attrapons-la ! lança Arnold.

Alice courut le long du mur en essayant de poser sa main sur la petite silhouette noire, mais chaque fois qu’elle était sur le point de l’atteindre, l’ombre semblait bondir un peu plus loin. Thomas se joignit à elle et bientôt les deux enfants couraient côte à côte, se bousculant et riant, tandis qu’Arnold et les autres les suivaient en prétendant être les arbitres de cette course haletante.

— Plus vite, Alice !

— Je vais le rattraper !

— Il triche, il peut sauter et grimper aux murs, grommela Thomas.

Durant la complainte de Thomas, l’ombre du garçon s’était évanoui. Les enfants se mirent à sa recherche.

— Il s’est caché, je propose qu’on se sépare pour le retrouver ! s’exclama le petit vendeur de fleurs.

Arnold prit un air sérieux en posant un doigt sur sa bouche pour imposer le silence.

Ils se séparèrent et empruntèrent des ruelles différentes et trouvèrent une cachette pour mieux observer les créatures. Alice passa derrière une pile de caisses, Thomas se glissa sous un auvent et Arnold et les autres longèrent le mur jusqu’au prochain passage, mais ils ne trouvèrent rien. Quelques minutes plus tard, ils sentirent la pesanteur d’une nouvelle ombre au-dessus de leurs têtes.

Elle avait quatre pattes, une queue longue et fine et deux oreilles pointues.

— Un chat ! cria Thomas.

L’ombre bondit sur le mur comme si elle venait de sauter depuis le toit d’un immeuble.

Les trois enfants reprirent leur course.

Le chat d’ombre avançait au-dessus d’eux, disparaissant derrière les fenêtres, réapparaissant sur une autre façade, puis s’étirant démesurément lorsqu’il passait devant une lumière plus vive. Alice essayait de reproduire chacun de ses mouvements, en avançant sur la pointe des pieds avant de sauter brusquement sur le côté.

— Miaou !

Ils éclatèrent tous de rire. Alice se mit à quatre pattes et traversa la rue sur quelques mètres en rampant, tandis qu’Arnold faisait mine de sortir ses griffes et que Thomas faisait semblant de les poursuivre avec un balai imaginaire. Le fleuriste et le marchand de journaux miaulaient à tour de rôle, leurs imitations étaient interrompues par des rires incontrôlables.

Ils arrivèrent ainsi dans une rue plus large où plusieurs lanternes à gaz éclairaient les façades des immeubles. Leurs lumières se croisaient et formaient sur les murs un véritable théâtre d’ombres.

Il y avait des oiseaux qui semblaient voler d’une fenêtre à l’autre, des chiens qui se poursuivaient, des chevaux gigantesques dont les sabots frappaient le ciel des façades, et même une énorme baleine qui parût assez grande pour les dévorer tout entier.

Thomas fit semblant d’avoir peur et se réfugia derrière Arnold.

— Ne me laissez pas !

La baleine disparut derrière un mur et, presque aussitôt, l’ombre du cheval réapparut.

Arnold se redressa.

— Cette fois-ci, je l’attrape !

Il se mit à galoper dans la rue en tenant les rênes imaginaires d’une charrette, tandis que les autres couraient derrière lui. À un moment, l’ombre passa devant une fenêtre éclairée et devint si grande qu’elle occupa presque toute la façade.

Les enfants s’arrêtèrent, bouche bée.

Le cheval semblait gigantesque, sa tête dépassait du toit du premier étage et son dos s’étendait d’une extrémité de l’immeuble à l’autre.

— Il est énorme, souffla Alice.

Arnold leva les bras, fasciné. Alice prit son élan et sauta vers le mur, comme si elle voulait grimper sur le dos de l’animal, puis retomba dans les bras d’Arnold. L’ombre du cheval s’éloigna lentement et disparut au bout de la façade.

Ils coururent encore dans quelques rues, jusqu’à ce que leurs jambes leur fassent mal et que leurs rires se transforment en souffles courts. Pourtant, chaque fois qu’ils pensaient avoir vu la dernière ombre de la nuit, une nouvelle forme apparaissait quelque part.

Une petite fille aux cheveux en bataille dansa sur le mur d’une auberge.

Les enfants la suivirent encore, fascinés par sa démarche angélique. Bientôt ils ne surent plus depuis combien de temps ils couraient ni combien de rues ils avaient traversées. La nuit, la ville prenait sous leurs yeux un autre visage. Les façades noires devenaient des toiles immenses sur lesquelles les ombres venaient jouer, les passages étroits se transformaient en cachettes et chaque faisceau de lumière ouvrait une nouvelle porte sur un monde qu’eux seuls connaissaient.

Lorsqu’ils reprirent enfin le chemin de leur refuge, le ciel commençait déjà à pâlir derrière les cheminées. Le noir de la nuit se diluait peu à peu dans un gris froid, les premières charrettes apparaissaient dans les rues et les ouvriers sortaient des immeubles en remontant leurs cols contre le vent du matin.

Londres se réveillait et les ombres s’évanouissaient.

Alice avançait en traînant les pieds et Thomas bâillait toutes les secondes. Ils finirent par retrouver leur petite impasse et rejoignirent leurs couvertures. Thomas s’enroula aussitôt dans la sienne, Alice se blottit contre le mur en fermant les yeux. Le vendeur de fleurs et le marchand de journaux rejoignirent leur cachette et les saluèrent entre deux bâillements.

Tout à l’heure, ils devraient retourner travailler, vendre leurs journaux, transporter des marchandises ou chercher quelques pièces auprès des passants, et la fatigue finirait probablement par les rattraper avant midi.

Arnold remit sa casquette, remonta le col de sa veste et quitta silencieusement l’impasse pour rejoindre son dortoir.

Il arpenta les rues encore humides, longea les façades couvertes de suie et suivit un moment le cours de la Tamise, tandis que les premières lueurs du matin apparaissaient derrière les toits. Il passa devant les entrepôts, traversa un marché où les premiers marchands installaient leurs étals et s’engagea finalement dans une rue étroite qu’il ne connaissait pas encore.

Il s’arrêta net. Sur le mur, devant lui, une ombre apparut.

Elle était grande et mince, presque aussi haute que l’immeuble, et semblait l’attendre au bout de la rue. Il jeta un œil derrière lui et fixa un temps les cheminées de l’usine. Il tourna ensuite lentement la tête, l’ombre attendait toujours, elle ne cherchait pas à le fuir. Il avança d’un pas et elle tendit son bras.

Au moment où il atteignit le bout de la ruelle, l’ombre glissa lentement sur la façade et il disparut avec elle.