Semaine 15 du Bradbury Challenge
- Thème choisi : Orgueil et Préjugés
- Contrainte : Un seul personnage (partiellement respecté)
- Musique : Starbuster - Fontaines DC
- Source du challenge : https://steady.page/fr/nouvelles-corail/posts/56996990-d279-42cc-b121-2de9f8a2864c
J’avais pas vraiment d’idée pour le thème, du coup j’ai retravaillé l’idée avec une personne pleine d’orgueil et de préjugés, qui a à la fois peu confiance en elle mais pense qu’elle n’est pas comme les autres. Elle a un peu le syndrome du personnage principal. Je trouve ça assez drôle d’écrire des personnages avec des défauts. C’est un peu éparpillé comme nouvelle par contre, je sais pas trop où j’allais ahah.
Ce matin, le monde est plus flou qu’à son habitude. Le réveil est douloureux, mon corps endolori et j’ai l’impression que mes bras et mes jambes bougent à une allure différente du reste de mon corps. En buvant mon café, je scrolle sur mon téléphone et ferme les onglets de la veille. « Monde parallèle », « Disparaître », « Y a t-il d’autres dimensions ? ». J’en rougis un peu, comme si celle qui avait cherché ces pages la nuit dernière jusqu’à en avoir les yeux injectés de sang n’était plus qu’un fantôme qui s’évapore dans les draps de mon lit.
Je reçois peu de messages. Mes seules notifications sont les messages privés sur Instagram de 3 bots et un message de ma mère auquel je n’ai pas envie de répondre. Je le lis, puis je le passe sans cesse en “non lu”, histoire d’avoir l’impression qu’on me contacte tous les jours, qu’on m’aime.
Putain mais ta gueule.
Ca y est, la petite voix lucide s’est réveillée, elle me secoue un peu, m’insulte et me ramène au monde réel. Il faut que j’arrête de me morfondre et de chercher autant de conneries sur internet, je vais pas aller bien loin avec ça. Je recrache alors le reste de ma barre de céréales dans la poubelle et secoue mes mains pleines de miettes au-dessus de l’évier. Je les aime pas trop ces barres, mais la première bouchée croustillante est satisfaisante. Je regarde l’heure sur mon téléphone : il est 8h, et je commence le travail à 8h30. Une boule se sert dans ma gorge. Je ferme les yeux en respirant lentement.
En les rouvrant, je suis dans le métro, collée à d’autres personnes. Je sens leur chaleur, leur transpiration et l’odeur corporelle d’un homme d’une soixantaine d’année. Il respire bruyamment, de la sueur coule de son front jusqu’à sa lèvre supérieure. Ses lunettes glissent sur son nez gras et je sens ses yeux se poser sur ma poitrine. La voix dans le haut parleur du métro indique mon arrêt. Je détourne le regard et la nausée reprend en sortant. J’essaie de chasser son regard lourd et pesant.
Dans les couloirs, le bruit s’est multiplié : les pas, les conversations, le métro qui va et vient, les alarmes, les annonces déformées par les haut-parleurs. Tout est trop fort. J’accélère le pas pour sortir de cet enfer, le regard du vieux ne me quitte pas. Dans le couloir, je slalome entre les gens, j’ai parfois le sentiment qu’ils font exprès de prendre toute la place. Peut-être que c’est moi qui ne sais simplement pas comment prendre la mienne. Non, tu es forte, impose toi !
Au travail, j’ai décidé d’être la femme qui ouvre sa gueule, celle qui s’impose, à sa petite échelle. En, pratique, ça implique de couper la parole à un homme pendant une réunion. Bien entendu, ça a mal tourné quand Eric a été sauvagement coupé dans sa présentation et qu’en prime j’ai buté sur quelques mots et que des pensées parasites sont venues gâcher mon discours sur la direction marketing à prendre pour faire rêver nos clients dans des destinations paradisiaques. Oui, je travaille pour une agence de voyage et je n’ai fait rêver personne durant cette intervention catastrophique. Pendant que j’essayais d’aligner deux mots, j’ai vu Eric et Pierre détourner le regard dans leur petite fenêtre Teams, et l’écran s’illuminer sur leurs visages. Ils étaient déjà passés à autre chose. C’est loupé.
A midi, je suis partie pleurer aux toilettes. Foutues règles de merde. Ca ne s’est pas arrangé quand j’ai reçu une notification d’ajout dans un groupe Whatsapp : l’EVJF de la cousine Emilie. Sur la photo du groupe, elle pose fièrement devant un séquoia géant, souvenir de son voyage aux Etats-Unis avec son copain, bientôt mari, Elliott. Il est moche comme un pou. Les deux me font me sentir comme une grosse merde pendant les réunions de famille. Ils sont là tout sourire, à discuter de sujets d’adultes, maintenant qu’ils vont se marier. Moi je suis à la table des enfants. J’ai trente-deux ans putain.
La pause a débordée, je suis partie trop loin, entre lire la page Wikipédia de tous les enfants de Zidane et relater en arrière-plan le long message d’Emilie inondé d’émojis générés par ChatGpt. Je quitte la page Wikipédia et relie le message, pleine de mauvaise foi.
Bonjour à toutes !
Bon ça y est … je peux enfin vous le dire : MON EVJF APPROCHE !!! 🥴
Alors oui, je sais ce que vous allez me dire : « Emilie, normalement c’est les copines qui organisent » 😂 Mais vous me connaissez, je suis un petit peu control freak sur les bords 🙈 donc je me suis dit que ça serait quand même plus simple si je m’en occupais moi-même.
L’idée c’est vraiment qu’on passe une journée CHILL toutes ensemble, sans prise de tête, avec plein de rires, de souvenirs et de petits moments qu’on pourra raconter à nos mecs plus tard (ou pas 🤫).
Je vous ai préparé un petit programme, mais évidemment zéro obligation hein !!! Chacune fait comme elle peut ❤️
Du coup rendez-vous samedi 10h devant chez moi ! Essayez juste d’être à l’heure parce que j’ai réservé certaines choses et que tout est assez millimétré 😇
Niveau tenue : quelque chose de confortable mais quand même joli parce que j’ai prévu quelques petites surprises et qu’on va forcément faire des photos 📸
Je vous mets le programme juste en dessous, avec les horaires, les adresses et les petites infos pratiques. J’ai aussi fait un tableau pour qu’on puisse s’organiser pour les voitures, les paiements et tout ça. Ne me remerciez pas 😂
J’ai tellement hâte de partager ce moment avec vous !!! 🥹💍👰♀️
Team Bride forever 💖✨
PS : j’ai mis un petit sondage pour savoir qui préfère le brunch sucré ou salé parce que je veux quand même respecter les envies de chacune 🥰
Je soupire bruyamment en pensant à son programme. Emilie elle va sûrement vouloir distribuer des pénis en plastique aux gens dans la rue et embrasser un strip-teaser dans une boîte de nuit bas de gamme. Personne ne le dira à Elliott, mais Elliott lui, il aura bien profité de son côté. Il est moche, mais il est riche ce con.
La journée se termine enfin. Sur le chemin du retour, le bourdonnement de la rue s’amplifie. Ma vue se trouble et le ciel me semble mouvementé. Je déambule dans la rue, je m’imagine comme le personnage principal d’un film indépendant un peu stylé. Je porte une robe longue à fleurs, un peu bohème. Dans mon sac à bandoulière, il y a des feuilles, des stylos, j’écris un roman, j’écris des choses qui ont du sens. Je ne suis pas comme Emilie et son cerveau vide, j’ai des valeurs. Je réfléchis au-delà de la décoration de ma maison, j’achète pas ce dessous de plat chez Action en plastique vert fluo ni ces affreux tableaux « Love » , « Family » aux teintes grises et marron clair. Marron caca. J’accélère le pas pour m’engouffrer dans le métro.
Sur le quai, je resasse ma journée, mes prises paroles ratées, les évènements à venir. J’irai pas à son enterrement de vie de jeune fille, je continuerai à couper la parole à Eric, et à Pierre aussi tiens. Je donnerai même un coup de pied dans les couilles au prochain vieux pervers des métros que croiserai. Les portes s’ouvrent, je m’engouffre et me noie dans la masse.
Le métro démarre et je fixe un instant mon reflet dans la vitre. Il me faut quelques secondes pour comprendre. Mon corps est légèrement secoué par le métro en marche, mais le reflet, lui ne bouge pas d’un pouce. Le visage qui me fait face est plus lisse, plus apaisé, il s’est même mis à me sourire.
