Semaine 21 du Bradbury Challenge

Je ne connais Faust ni la Divine Comédie. Je me suis cependant renseignée sur le Divine Comédie et l’idée de découper la lettre en trois axes rappelant l’enfer, le purgatoire et le paradis m’ont paru cohérents avec la thématique abordée. Vive le format lettre ! Je partage un petit outil de correction orthographique et de syntaxe : https://www.scribens.fr/ qui m’a aidée à corriger mes fautes, les mots en double et surtout, à apprendre à utiliser les virgules et les double points !


Sophie,

Hier matin, c’était très difficile. La chaleur à travers le volet m’a réveillé, je suais tellement que mes draps collaient à mon dos. Mon corps était douloureux, j’ai gémi de longues minutes en essayant de me retourner. J’ai mis au moins deux heures à me lever. J’ai fini par m’asseoir au bord du lit, la respiration haletante. Je me suis penché et j’ai tâtonné le vieux parquet à l’aveugle sous le lit, à la recherche d’un reste, mais je n’y ai trouvé que des carcasses de canettes et des mouchoirs usagés. J’ai pleuré longuement dans ma chambre. Enfin, c’est la chambre de l’appartement de Léo, chez qui je dors. Il veille sur moi, tu sais. Il croit en moi. J’ai ma propre chambre avec une porte qui se ferme, un lit plutôt confortable et une table avec une chaise, celle sur laquelle je suis assis actuellement pour t’écrire.

Je me suis donc réveillé avec le ventre vide et rien à me mettre sous la dent. Tu connais ce sentiment, quand ça te tiraille dans la mâchoire, puis que ça s’empare de tes bras, de tes jambes, de ton cerveau, jusqu’à ce que tu ne puisses plus penser à rien d’autre qu’à ta dose. J’ai les voix qui se réveillent dans ma tête, qui me susurrent des horreurs, des tentations. Je les appelle les diablotins, et quand tout est censé être clair dans mes pensées, ils resurgissent, tous aussi vulgaires les uns que les autres. C’est l’enfer.

Je sais ce que tu vas me dire, l’enfer, ce n’est pas ça. Oui, j’ai la chance d’être entouré de bonnes personnes et je devrais me reprendre en main. Tu as raison, je vais essayer.

Ce matin-là, je n’ai rien touché. J’ai tenu bon !

J’étais tellement fier de moi que j’en ai pleuré. Je suis sorti prendre l’air frais du début d’automne. Je n’avais même pas pris mon téléphone avec moi. J’ai marché pendant des heures, en empruntant des rues au hasard. Les feuilles mortes craquaient sous mes pas. Je suis passé devant de jolies petites boutiques, elles vendaient des chocolats, des figurines en porcelaine ou des bonbons. Je n’avais jamais fait attention à elles, aux agréables odeurs qui en émanaient quand on passait devant. Je me suis arrêté devant un café qui servait des gaufres. J’ai fermé les yeux et je me suis rappelé celles de mamie, quand on passait nos vacances chez elle, tu te souviens ? Le chocolat fondu dessus, la première bouchée sucrée et la chaleur du café qui l’accompagnait. J’ai remué les quelques pièces dans ma poche avant de me raviser. La peur du manque m’a légèrement envahi.

J’ai alors continué à marcher pour chasser les diablotins. Je suis arrivé dans le parc du centre-ville. J’ai vu un petit écureuil serpenter entre les grands chênes, j’ai entendu les rires des étudiants pendant leur pause de midi et observé en silence les anciens nourrir les pigeons sur leur banc. J’ai emprunté les grands escaliers au fond, ceux qui mènent à la vue imprenable sur la ville. Mes jambes me faisaient terriblement mal, je suis arrivé en haut essoufflé et complètement trempé. Mes mains tremblaient et je me suis accroché à la rambarde pour reprendre mon souffle.

C’est là que j’ai pensé à toi, à ce que j’allais écrire dans cette lettre.

J’ai fixé le soleil jusqu’à en avoir mal aux yeux. Au milieu des nuages, j’ai vu ton visage et le vent frais a apporté les échos de ton rire. J’ai repensé aux moments où tu m’avais abandonné aussi. Mon cœur s’est serré, mais tu m’avais dit que c’était pour mon bien. Je ne t’en veux pas pour ça, je te pardonne.

Pendant quelques minutes, je me suis senti différent. J’avais la sensation que je pouvais enfin sortir de cet enfer, de laver mon corps de toute cette crasse. En regardant les grandes marches derrière moi, j’ai ressenti la fierté d’être sorti, d’avoir gravi ces escaliers, comme si chaque marche que je venais de monter m’éloignait un peu plus de ce qui me faisait souffrir. La chaleur du soleil sur ma peau me brûlait, mais cette douleur-là, je l’acceptais. Quand je suis redescendu, j’avais presque oublié celle du manque.

J’aurais voulu que ça dure, mais en rentrant, tous les efforts que j’avais faits se sont évaporés. Il a suffi d’une personne, d’une vision, pour me démoraliser.

J’ai vu Lily sur le pas de la porte. Elle portait un débardeur fin et un mini-short, son corps ne semblait pas réagir à la fraîcheur du vent. Elle était assise contre le mur, le dos recroquevillé, ses racines brunes juraient avec son blond décoloré. Elle n’était plus qu’un corps gris, informe et maigre, qu’on aurait abandonné dans la rue. Je me suis approché d’elle pour vérifier si elle respirait. J’ai senti son souffle chaud et lent. On aurait dit que chaque expiration était la dernière : elle était défoncée. J’ai cherché de l’aide autour de moi, mais très vite, Johnny et Paul sont arrivés en voiture. Ils l’ont arrachée au trottoir et ils sont partis. Comme ça, sans un bonjour. Johnny m’a juste lancé un regard noir qui voulait tout dire.

Tu sais, ils disent que c’est de ma faute si Lily est dans cet état. Moi, je n’ai rien fait. Je ne l’ai pas empêchée. C’est elle qui voulait essayer. Parfois, je me dis que je me mens : et si je l’avais vraiment poussée dans l’enfer ? Les diablotins approuvent cette théorie, ils m’applaudissent même.

Avant de rentrer, j’ai vomi sur le trottoir, exactement à l’endroit où Lily était assise. En posant la main sur la poignée, j’ai été pris d’un violent vertige et j’ai fait demi-tour.

Je suis allé chercher une petite dose. Toute petite, juste pour tenir le reste de la journée.

Je me suis rendu au pont pour m’isoler. Dieu merci, il n’y avait personne. Avant de la prendre, j’ai regardé le soleil au loin, mais il ne me faisait plus rien. J’ai fini par oublier la douceur de la chambre, la chaleur des rayons et ton rire. Ce n’était pas assez, j’en voulais plus. Tu le sais par contre, ça, Sophie. Ici, ce n’est pas l’enfer, mais c’est loin d’être le paradis. Pendant mon monologue interne, j’ai senti que les voix s’intensifiaient, elles chuchotaient bruyamment dans mes oreilles. Elles m’ont rappelé le corps de Lily, à quel point j’abusais de la gentillesse de Léo, et ta disparition. Elles ont dit que c’était aussi de ma faute. J’ai poussé un long cri qui a résonné sous le pont. La douleur est revenue. J’avais envie que ça cesse.

Heureusement, quelques minutes plus tard, c’était fini. Mes pieds ont décollé du sol, j’ai frôlé les grands chênes, j’ai senti un vent chaud m’envelopper, puis en montant plus haut, j’ai eu l’impression de m’enfoncer dans un nuage de coton. Il sentait les gaufres et le chocolat. Et à mesure que je dépassais la chaleur du soleil, j’ai senti une agréable brise d’air frais et admiré la beauté du ciel bleu parsemé d’étoiles. Elles scintillaient fort, comme pour me faire des clins d’œil. Dans la noirceur de l’univers, j’ai entendu ton rire, Sophie. Tu m’as alors tendu la main, on a rejoint mamie, et les gaufres, et l’herbe et la campagne. Tout était doux, tout était bien.

Je ne voulais plus redescendre, je te jure que c’était magnifique.