Semaine 05 du Bradbury Challenge

C’est la nouvelle qui m’a pris le plus de temps à écrire. Vous comprendrez en lisant les sources en bas de l’article après avoir lu la nouvelle. J’ai appris beaucoup de choses ! Je suis un peu sortie du thème excentrique, c’est aussi quelque chose de perçu uniquement par une partie des personnages dans l’histoire.


La radio grésillait dans la pénombre du poste de police d’Inukjuak. De temps à autre, on entendait des motoneiges circuler entre les maisons rouges, bleues et jaunes, elles semblaient si petites sous la tempête. Au loin, la baie était gelée et s’étendait à l’infini. Le bureau de Carl sentait le tabac froid, des dossiers s’empilaient dans des armoires métalliques cabossées et un poêle réchauffait la pièce. Assis contre celui-ci, Carl soupira longuement et se releva.

Une jeune Inuk de dix-sept ans avait disparu, elle s’appelait Ada. Carl avait mobilisé quelques membres de la police pour enquêter. Les fouilles avaient commencé dans la matinée. Le père de Ada attendait dans la pièce voisine pour être interrogé, on entendait ses pleurs étouffés à travers le mur.

Sur le pas de la porte se tenait Kiugak, le traducteur. Il était là, immobile et silencieux, les bras croisés dans son épais manteau, en attente d’une directive. Il ne parlait que lorsqu’il y était obligé. Ses yeux sombres semblaient en dire plus que ce que ses lèvres ne murmuraient. Carl se méfiait de lui.

— Faites entrer le père, dit Carl en s’installant à son bureau.

Natar entra dans le bureau en s’agrippant au bras de Kiugak. Des larmes coulaient le long de ses joues, ses yeux étaient rouges et gonflés de fatigue. Il sentait l’alcool. Natar s’installa péniblement en face de Carl, la tête baissée et garda les épaules voûtées comme s’il s’attendait déjà aux accusations.

Carl ouvrit son carnet et posa les questions sans attendre.

— Quand avez-vous vu votre fille pour la dernière fois ?

Kiugak traduisit en inuktitut.

Natar répondit sans regarder Carl. Sa voix tremblait, il s’interrompit plusieurs fois pour essuyer son nez du revers de la manche.

Le traducteur finit par dire :

— Ils se sont disputés hier en fin d’après-midi, alors qu’elle revenait de l’école.

— A quel propos ?, demanda Carl sans lever les yeux de son carnet.

Natar répondit sèchement cette fois. Kiugak l’écouta attentivement avant de se tourner vers Carl.

— Ada voulait quitter le village.

Carl nota la phrase.

— Pour aller où ?

Natar secoua la tête.

— Elle ne l’a pas dit.

Natar reniffla bruyamment et répondit sans que Kiugak n’eut à intervenir.

— Il dit qu’elle avait peur.

Carl releva les yeux, intrigué.

— Peur de quoi ?

— Elle disait que quelqu’un lui voulait du mal.

— Qui donc ?

Il se mit à parler rapidement, son ton monta, il faisait de grands gestes en parlant. Carl sentit son irritation monter.

— Qu’est-ce qu’il raconte ?

Kiugak observait le père avec gravité.

— Il dit que Ada entendait des voix dans la mer. Elle lui disait que la baie était menacée, que nous étions tous menacés.

Carl eut un rire bref. C’était toujours les mêmes histoires dans les villages isolés. L’alcool, les superstitions, et les tensions familiales formaient un cocktail propice aux drames.

— Avez-vous déjà menacé ou levé la main sur votre fille ?

Cette fois Kiugak intervint.

— Pourquoi cette question ? Il vous dit justement que sa fille …

— Traduisez, je vous demande juste de traduire, l’interrompit sèchement Carl.

En écoutant Kiugak parler, Natar ferma les yeux pendant quelques secondes et marmonna ce qui pouvait s’apparenter à une insulte.

Carl tapota son stylo contre la table dans l’attente d’une réponse.

— Je prends ça pour un oui.

Natar fondit en larmes.

— Il dit qu’il avait bu, beaucoup. Il avait peur qu’elle parte, il a voulu la retenir et a fini par la frapper au visage, et … elle a quitté la maison. Il dit qu’il ne l’a plus revue ensuite et qu’il s’est évanoui.

Le père tremblotait et hocha lentement la tête. Carl écrivit un résumé de l’entrevue dans son calepin.

La possibilité d’une fugue semblait être la piste privilégiée. Pourtant, les tensions entre eux deux et la situation douloureuse de Ada pouvait cacher quelque chose de plus sombre.

Il mit fin à l’interrogatoire, Natar n’était vraisemblament plus en mesure de lui répondre. Il indiqua à deux policiers de le raccompagner chez lui et de surveiller la maison. Le policier enfila son manteau et alluma une cigarette. Kiugak lui emboîta le pas.

— C’est commun les gosses qui disparaissent ici ?, demanda-t-il entre deux bouffées de cigarette.

Kiugak le fixa d’un air grave et ne répondit pas.

Ils rejoignirent l’équipe de recherche composée de policiers, de pêcheurs et de quelques habitants qui connaissaient les lieux comme leur poche. Des hommes traversaient l’immense baie gelée en motoneige, à la recherche d’une quelconque trace de vie, ou d’une fissure suspecte dans la banquise qui commençait à se fragmenter à l’approche du printemps.

Carl suivait les pas d’Eddy, un Kablouna, le nom qu’utilisaient les Inuit pour désigner un Canadien blanc. Il vivait à Inukjuak depuis presque vingt ans et connaissait la ville sur le bout des doigts. Tantôt chasseur, professeur ou encore mécanicien il semblait connaître tout le monde.

Eddy avançait en direction de la baie d’un pas assuré, il saluait les habitants par leur prénom et les enfants lui répondaient en riant. Il éclatait souvent d’un rire gras et bruyant entre ses phrases.

Il cracha dans la neige.

— Les jeunes rêvent tous du Sud maintenant. La télévision leur fait fondre le cerveau. Avant, c’était différent, on savait s’ennuyer et s’amuser. Regarde autour de toi, cette magnifique baie ! Tu n’as pas encore vu le printemps ici, ni l’été, c’est encore plus beau !

Carl hocha vaguement la tête et continua d’avancer.

— Tu verras, ici, certains habitants sont bizarres et racontent des histoires. Le froid finit par les rendre fous. Je le suis devenu un peu moi aussi !

Il éclata d’un rire gras, puis s’arrêta brutalement.

Un pêcheur venait de pousser un cri.

De longues mèches de cheveux noirs étaient éparpillées sur la glaçe. Tout le monde se tut, même Eddy cessa de rire. Carl s’accroupit et inspecta les mêches. Il se releva et vit qu’il y en avait partout autour d’eux. La disposition des mêches lui semblait ridicule, comme s’il s’agissait d’une mise en scène.

Un pêcheur murmura quelque chose et un mot revint plusieurs fois, Sedna.

Une tempête se réveilla pendant la nuit et Carl dormit mal dans la petite chambre située à l’arrière du poste de police. Il rêva d’eau noire et de silhouettes noyées sous la glace. Vers trois heures du matin, il se réveilla brusquement, quelqu’un pleurait dehors, c’était une voix de femme. Il resta immobile dans son lit pour écouter la complainte qui allait et venait au rythme du vent. Il alluma une cigarette d’une main tremblante et attendit le matin sans parvenir à se rendormir.

Le lendemain, de nombreux villageois s’agitaient sur la baie. Carl se fraya un chemin parmi la foule de personnes affolées autour des fissures et des trous de respiration. Une dizaine de phoques morts reposaient sur la banquise, ils avaient été éventrés. De longues traînées de sang et des boyaux coloraient la neige. Les habitants Inuit semblaient terrifiés, certains pleuraient. Carl entendit de nouveau le nom de Sedna prononcé par une vieille femme.

Carl interrogea Eddy à ce propos.

— Sedna, c’est la déesse de la mer, elle fait partie de leurs légendes. Tu ne t’es donc pas renseigné quand tu as été muté ici ?, grommela-t-il. C’est important pour un flic de comprendre les cultures locales, tout aussi loufoques qu’elles puissent être. Sedna, elle est très importante pour eux.

— Cela ne m’aide pas à comprendre pourquoi un idiot a décidé de tuer tous ces phoques, ni où peut bien être Ada. J’ai l’impression qu’on essaie de faire diversion et de nous mettre des bâtons dans les roues.

— Peut-être bien !

Le chasseur regarda les cadavres de phoques avec dégoût.

— Quand la mer va mal, les vieux disent que Sedna a les cheveux emmêlés.

Carl soupira.

— Une légende ne massacre pas des animaux et ne dispose pas des cheveux sur la banquise. De toute façon je ne crois pas à ce type d’histoires.

Le regard d’Eddy jeta un rapide coup d’oeil vers les Inuits rassemblés au loin. Il baissa d’un ton.

— Moi non plus Carl. Mais tu sais, les histoires ça fait leur met des idées dans la tête, ça les rend parfois un peu fous. C’est facile de tordre le sens des légendes.

Eddy l’accompagna au poste de police où ils retrouvèrent Kiugak qui n’était pas venu sur la banquise. Carl poursuivit la série d’interrogatoires et convia Eddy à ses côtés. Il se sentait plus confiant avec lui. En fin de journée, il lui proposa de rendre visite à Kananginak, accompagné de Kiugak.

La maison du vieil homme dominait le village depuis une colline balayée par le vent. Eddy passa devant Kiugak et Carl et poussa la porte sans frapper. L’intérieur était sombre et sentait l’huile de phoque et le thé. Kananginak était assis au sol sur un peau de caribou, il brossait lentement ses longs cheveux gris.

Le vieil homme ne remarqua pas leur présence jusqu’à ce qu’Eddy se racle fortement la gorge. Kananginak se tourna en direction des trois hommes et croisa le regard de Kiugak, ses yeux noirs trahissaient un profond désespoir. Ils échangèrent quelques mots en inuktitut sans faire attention aux deux hommes blancs.

Eddy soupira.

— Bon, il dit quoi ?

Kiugak traduisit au fur et à mesure.

— Il dit que la mer est contrariée, que Sedna est en colère.

— À cause de la disparition ? Pourquoi ?

— Il dit que des hommes ont fait du mal à d’autres hommes, aux femmes, et aux animaux.

Carl fronça les sourcils.

— Est-ce que ce qu’il raconte a un rapport avec Ada ? A-t-il vu ou entendu quelque chose ?

Le vieil homme fixa le poêle.

— Il dit que les enfants veulent partir maintenant. Ils ont peur, le village est menacé. Ada l’était aussi sûrement.

Eddy eut un rire bref et prit la parole.

— Les jeunes veulent tous partir. Le village ici s’est grandement modernisé, il y aussi des opportunités dans le Sud, ça attire du monde. C’est le cours de la vie !

Carl croisa les bras. Le vieillard leva enfin les yeux vers lui et lui raconta la légende.

Sedna repoussait tous les prétendants que son père lui présentait. Un jour, excédé, il la maria de force au premier qui se présenta, un chasseur riche mais extrêmement laid. Sedna partit donc avec son nouveau mari qui se révéla être un chaman malveillant. Sedna était très malheureuse de sa nouvelle condition et pleurait toute la journée. Un jour, pris de remords, son père partit en kayak récupérer Sedna. Quand le chaman s’aperçut de la disparition de son épouse, il entra dans une terrible colère et déclencha une gigantesque tempête sur l’océan. Pour échapper à la tempête, le père de Sedna la sacrifia en lui tranchant les doigts alors qu’elle s’agrippait à l’embarcation sur laquelle ils se trouvaient. De ses phalanges sectionnées naquirent les mammifères marins que Sedna, devenue déesse de la mer, contrôle désormais depuis les profondeurs.

Il marqua une pause puis chuchota :

— Sedna est en colère et fait gronder la mer sous la glace. Beaucoup vont le payer.

Eddy grogna puis se releva, il avait entendu cette légende une centaine de fois.

— Tu vois un peu le genre d’histoires avec lesquelles ils grandissent. Et après ils font des menaces !

Le regard de Kiugak se durcit.

Les jours passèrent et la tempête empira. Le village semblait encore plus coupé du monde. La radio grésillait sans arrêt, les générateurs tombaient parfois en panne pendant plusieurs minutes, plongeant certaines maisons dans une obscurité totale.

L’enquête était lente et les chances de retrouver Ada s’amenuisaient. Un matin, un événement fit trembler les Kablounas. Les fenêtres de leurs maisons avaient été brisées pendant la nuit et de nombreaux dégâts furent constatés. On parlait de cambriolage, de sabotage. De nombreux employés, ingénieurs, chasseurs et policiers voyaient ces actions comme une menace.

— Cette histoire me rappelle octobre 1980, on avait eu un cinglé qui avait tiré dans tout le village, se souvint un vieux policier.

— On avait dû s’éloigner des fenêtres, ça avait pas mal tiré en bas !

— Il y avait eu des morts ?, interrogea Carl d’un air suspect.

— Non, il cherchait juste de l’alcool, il était un peu excentrique. Il vivait dans un taudis en dehors du village, même les locaux le trouvaient bizarre. Après c’est facile de devenir fou ici, beaucoup boivent tous les jours et deviennent incontrôlables.

— Pourtant leurs culptures sont superbes, et ils chassent super bien ! On fait souvent des échanges contre de l’alcool, ça finit par les calmer, sinon ils volent, ricana un policier.

L’équipe sollicitée pour constater les dégâts dans les maisons cambriolées confirma bien vite la disparition de bouteilles d’alcool. Carl remua les informations. Le père de Ada pouvait être coupable, les dégâts vraisemblablement causés par des Inuits portaient à croire qu’on en voulait à des Blancs ici.

— Crois-moi, si tu veux interroger chaque Inuk alcoolique ici pour trouver le coupable, t’en as pas fini, dit Eddy.

Plus tard, on interrogea quelques camarades de classes et des voisines de Ada. Les jeunes femmes étaient timides et la plupart silencieuses. Carl avait l’impression qu’elles ne disaient pas tout, il le voyait dans leurs regards. Eddy ne pouvait pas l’aider, il était trop occupé à aider les familles à réparer leurs maisons menacées par le froid.

Les mêmes réponses s’enchainaient : personne n’avait vu Ada, personne ne savait où elle voulait aller, personne ne voulait parler longtemps. Les regards étaient fuyants et effrayés. Cependant, une adolescente qui allait à l’école avec Ada mentionna le nom d’Ipeelie, un jeune homme qu’elle semblait fréquenter.

Ipeelie avait dix-neuf ans et vivait dans une maison délabrée au bord du village. Il avait perdu ses parents depuis deux ans et tentait de s’en sortir avec le soutien de la communauté. Il était connu pour être rebelle et violent envers les Blancs. Carl fit appel à Eddy pour l’aider dans cet interrogatoire.

Quand ils entrèrent, le jeune homme ordonna immédiatement à Eddy de sortir. En guise de réponse, Eddy le plaqua violemment contre le mur et lui indiqua de se taire le temps que Carl inspecte la maison. Il fut frappé par les conditions de vie catastrophiques dans lesquelles vivait Ipeelie . Le froid passait à travers les murs et la moisissure s’étendait jusqu’au plafond.

Il fouilla rapidement et découvrit des armes de chasse et une valise cachée sous le lit. Ipeelie s’agita et se mit à pleurer, Eddy ressera son emprise.

— Enlève tes sales pattes de moi, hurla-t-il en sanglots.

Eddy lui donna une grande claque derrière la tête. Carl frissonna et ouvrit la valise. Elle contenait les vêtements de femme et une photo d’Ada.

— Où as-tu trouvé ça ? Ada est venue ici ?

— On voulait partir ensemble, dit-il en pleurant, à bout de force. Ca faisait plusieurs semaines qu’on préparait notre départ. Je n’ai rien à voir avec sa disparition, je voulais partir avec elle.

Carl s’approcha en lui tendant la photo d’Ada.

— Tu savais qu’on lui voulait du mal ? Elle t’avait parlé de quelque chose ?

Ipeelie ouvrit la bouche pour répondre mais Eddy le secoua et le frappa violemment au visage.

— Arrêtez vous me faites mal !

Carl s’interposa et repoussa brutalement le chasseur en lui ordonnant de quitter la maison. Le visage d’Eddy changea complètement, son sourire disparut, son regard était rempli de rage et de fureur. Ses mains immenses compressaient le cou du jeune homme et en l’espace d’un instant, Carl crut voir Ada à sa place. Il relâcha son emprise et entra dans une colère monstrueuse.

— Vous le regretterez ! Les petits cons comme lui finiront par vous égorger dans votre sommeil !

Il sortit en trombe et claqua violemment la porte.

Ipeelie reprit difficilement son souffle et expliqua calmement à Carl :

— Je vais vous dire une chose à propos d’Eddy. Derrière ses grands airs, il en a fait bavé à tout le monde. Tout le monde ici le craint et vous, vous nous accusez de tous les maux, mais vous ne voyez rien. Non, vous ne voulez pas voir ce qu’il se passe. Vous savez très bien ce qui est arrivé à Ada, mais c’est forcément plus facile pour vous de mettre ce meurtre sur le compte des fous. La baie vous le fera payer.

Le jeune homme ne laissa pas le temps à Carl de répondre et lui assigna un violent coup de poing. Le policier tituba et s’écroula au sol. Ipeelie attrapa sa valise, son fusil et la photo d’Ada puis disparu dans la tempête.

Plusieurs heures passèrent, Carl rouvrit les yeux. Sa tête était lourde. Il passa une main sous son nez, il saignait abondemment. Il se releva tant bien que mal, son corps était douloureux et il fut pris d’un violent vertige. Il eut du mal à se repérer dans la tempête, mais regagna son logement sain et sauf et s’écroula sur son lit.

La nuit tomba, la tempête ramena les pleurs qui résonnèrent dans la tête de Carl jusqu’au petit matin.

On tambourina alors à sa porte. Eddy n’était pas rentré chez lui hier soir. Sa femme disait qu’il sortait souvent au bar et qu’il n’était pas rentré.

Les policiers fouillèrent immédiatement les maisons inuites à la recherche d’indices. Carl se rinça et rejoignit le reste des habitants, il indiqua également que Ipeelie était la cible principale, qu’il l’avait lui-même frappé et avait sûrement fuit.

Le soleil se levait. Il lui semblait encore entendre les pleurs au loin sur la baie. Malgé le vent glacial qui lui coupait la respiration, Carl s’engagea sur la banquise et s’éloigna du village en suivant les pleurs.

Il marcha longtemps en regardant où il mettait les pieds, la banquise se fissurait de plus en plus. Il s’arrêta un instant pour reprendre son souffle et tendre l’oreille. Les pleurs résonnaient encore, portés par le vent. Puis il aperçut, à quelques mètres devant lui, une forme sombre étendue sur la glace. Les sanglots reprirent de plus belle. Son cœur se mit à battre violemment.

Eddy reposait sur un morceau de banquise détaché du reste de la glace et dérivait lentement sur l’eau sombre. Ses yeux étaient ouverts, immobiles, fixés vers le ciel. Autour de lui flottaient de longues mèches de cheveux noirs qui s’étendaient à la surface comme des algues. Carl s’approcha lentement en se pencha pour observer les profondeurs. Il distingua alors une silhouette pâle et fantomatique. Elle dérivait calmement dans les profondeurs, ses longs cheveux noirs ondulaient dans l’eau obscure comme d’immenses algues. Soudain, les pleurs cessèrent, et la glace craqua violemment.

Carl recula d’un pas, glissa dans la neige et tomba lourdement sur le dos. Face à lui, le morceau de banquise bascula lentement, le corps d’Eddy pencha sur le côté et l’eau noire l’engloutit. La silhouette fantomatique disparut avec lui dans les profondeurs.

Carl n’osait plus respirer ni bouger. Il entendait seulement sa respiration tremblante et le clapotis de l’eau sous la glace fissurée. Des pas derrière lui le firent sursauta. Kiugak l’avait suivi et s’assit à côté de lui sans un mot. Carl tenta de déchiffrer son regard, il trahissait une sorte de soulagement.

Autour d’eux, le vent avait cessé, les pleurs aussi.

Après un long silence, Kiugak murmura :

— Sedna est calmée.

Pendant une fraction de seconde, Carl crut encore voir les longs cheveux noirs remuer dans l’eau.


Sources

https://www150.statcan.gc.ca/n1/fr/catalogue/89-653-X

https://lemanguier.net/sedna/

https://thecanadianencyclopedia.ca/fr/article/sixties-scoop

https://francoisouellet.ca/fr/histoires-vecues/histoires-vecues-en-tant-que-fss-a-inukjuak/