Semaine 03 du Bradbury Challenge


— Vous les entendez ?

— Ça se remplit pas mal oui !

— Il est dix-neuf heures trente en effet !

— Quoi ? Déjà ? Je pensais qu’ils arrivaient beaucoup plus tard. Allons, vite, installez-vous tous. Toi, recule un peu, tu es trop proche de moi, tu risques de me gêner.

— Ah … ces premiers de la classe, toujours à vouloir diriger les autres.

— J’ai travaillé dur pour arriver jusque-là, vous êtes tous jaloux !

— Toi à gauche, tu peux au moins nous dire combien ils sont ?

— Je vais regarder à travers le rideau.

— Non ! C’est moi le premier, c’est moi qui regarde en premier, poussez-vous.

— Il est si tendu ! Je suis déjà épuisé à l’idée de partager la scène avec lui … Il est toujours comme ça ?

— Oui, et encore, t’as pas entendu ses petits cris stridents toi. Tu n’as pas à le supporter aux répétitions. Une véritable drama queen ! Ça me rend dingue.

— Eh oh, je vous entends, vous savez ! Moi, au moins, j’ai du talent. C’est pour cela qu’on m’a choisi plutôt que toi.

— Arrête de fanfaronner. On est dix autres derrière toi à avoir le niveau pour prendre ta place. Tu sais qu’ils changent à chaque fin de saison ? Que c’est sûrement ta dernière chance de briller ? Tu pourrais être un peu plus aimable pour ta dernière représentation sous les feux des projecteurs.

— Ouais. Tu semblais un peu fatigué aux dernières répétitions. On est plusieurs à pouvoir te remplacer.

— Il a raison, le petit. Je pense qu’ils ne se rendent pas compte, ces jeunes, de la chance qu’ils ont …

— Tu m’étonnes. Et vous alors, ça va ? Pas trop le trac pour l’ouverture ? Vous étiez si belle lors des répétitions. J’admire la légèreté de votre jeu ! Je suis trop heureuse de jouer à vos côtés. Une si grande dame …

— Pour tout vous avouer, je suis très inquiète. Je me sens un peu fébrile, j’ai peur de trembler et de ne pas commencer au bon moment. On m’a dit hier qu’on ne m’entendait pas bien, que ma voix ne portait pas assez. On me demande en même temps d’être délicate. Je ne comprends plus ce qu’on attend de moi.

— Toi, au moins, tu es unique ici !

— Je vous entends toujours ! Moi aussi, je suis unique, même si on a un petit air de famille. Il faut croire que certains ont plus de talent que d’autres…

— Ça ne s’arrête donc jamais de piailler…

— Moi, je dis qu’on devrait être tous placés devant. C’est toujours les mêmes qu’on voit.

— Ah, ça s’anime derrière. Vous vous sentez comment avant le début ? J’ai cru comprendre qu’on avait un petit nouveau ? Ça va bonhomme ?

— Non, j’ai peur, je crois que je suis un peu bouché, j’entends pas très bien. J’ai peur aussi de ne pas réussir à contrôler ma voix, c’est pas la même que d’habitude …

— Tu as déjà joué avant ?

— Quelques fois, mais jamais devant autant de personnes.

— Je le comprends, on est deux à stresser alors !

— Mais comment ça se fait qu’ils t’aient briefé en aussi peu de temps ?

— Le vieux n’allait pas très bien hier, il suffoquait pas mal, et ce n’était pas prévu. J’étais sur la liste d’attente.

— Ne t’inquiète pas, regarde autour de toi, tu n’es pas seul. Moi, je connais bien le morceau ! Nous, on arrive en deuxième partie. Pas de panique, tu n’auras pas à commencer et tu ne joueras jamais seul.

— Mais comment je sais que c’est à moi de jouer ?

— Déjà, suis toujours tes confrères, vous avez la même ligne à suivre, là, tu vois ?

— Oui, j’ai vu qu’il y avait aussi pas mal de pauses.

— Oui. Pour te résumer, ça commence ainsi : là, on a la grande dame qui démarre, puis la troupe d’arrogants devant, et ensuite, c’est à nous. Enfin, d’abord c’est moi seule, et vous après. C’est comme un dialogue, on se répond mutuellement. Ah, que j’aime ce morceau, il est si riche et plein de nuances !

— Très imagé aussi, ce morceau de Saint-Saëns ! J’ai même cru entendre les os des squelettes dans le fond !

— Des os ? Attendez, je ne comprends pas bien, vous me faites peur…

— Ah oui, c’est vrai que tu n’as sûrement pas le contexte. Pour la petite histoire, le morceau que l’on joue ce soir s’appelle la Danse Macabre. Il s’inspire d’un poème qui raconte le réveil de la mort et de ses squelettes la nuit dans un cimetière. Le compositeur a ajouté des sons qui font penser aux os des squelettes qui s’entrechoquent. Tu verras, tu auras l’impression de danser dans un cimetière !

BOUM

— C’est quoi ce boucan ?! Vous voulez me faire péter un câble

— Pardon, on est un peu serrés tout derrière, et je voulais m’avancer un peu. Je ne vois plus grand-chose, vous cachez un peu la vue les grands !

— Ils me rendent vraiment dingue devant, vivement qu’on change de têtes. Je n’ai jamais supporté ces élites. Ça me rappelle un cousin à moi, et Dieu merci, il n’est pas là.

— Tu l’as déjà vu dans des représentations comme celle-là ?

— Non, mais je sais que certains de ses amis le font. Lui, il préfère les morceaux en solo. Je le déteste et je l’admire à la fois, il est si talentueux. Tu savais qu’il avait déjà joué ce morceau qu’on s’apprête à interpréter ? C’est un arrangement de Liszt.

— Il le joue seul ? C’est fort dommage pour lui, il ne connaîtra jamais le bonheur que ça procure de jouer à plusieurs. Je ne me suis jamais vu jouer seul, je pense que la magie dans mon métier, c’est d’accompagner les autres, de donner de la consistance et de la rythmique à ce qu’ils jouent. Par ailleurs, je trouve ton interprétation splendide, j’en ai eu des frissons !

— Merci ! Je suis quand même frustré de ne jouer que si peu de temps. Pourtant, je connais toutes mes gammes, comme mon cousin. Mais les os, quoi… On ne me donne vraiment que des bruits à jouer.

— Tu savais que tu étais l’un des premiers de ta famille à avoir rejoint un orchestre ? Tu peux être fier de toi.

— Avancez-vous si vous voulez, on a fait un peu de place. Faites juste attention à ne pas écraser l’autre petit. Tu vas bien ?

— …

— Ah oui, c’est vrai, ce n’est pas le moment.

— …

— La salle est comble ! La salle est comble ! J’ai tellement hâte !

— Allez, ferme ton clapet un peu, sinon tu vas tout gâcher.

— Chut, devant ! J’entends des pas.

— Je vais parler à voix basse le temps qu’ils s’installent. Ah, petit, je t’en parlais tout à l’heure, mais c’était difficile à expliquer. Tu vois l’homme qui arrive tout devant, à côté du premier de la classe, derrière le pupitre ?

— Oui… je crois.

— Lui, c’est un chef d’orchestre, et là, regarde, il sort une baguette.

— C’est un magicien ? Tu crois qu’il va pouvoir me déboucher ?

— Non, ça, c’est ton bouchon, on va finir par te l’enlever. Je reprends : le secret, c’est de ne jamais le quitter des yeux. Sa baguette, c’est le rythme à suivre, c’est elle qui t’indique quand ça commence et quand ça se termine. Tu verras notre copain là-bas, c’est lui qui clôturera la danse macabre, comme le chant du coq au lever du soleil.

— Chacun a son rôle, j’aime bien ! Et on est tous guidés ! Ça me rassure. Ah, ça y est, je n’ai plus de bouchon. C’est fou comme on entend tout !

— Moi, j’aimais bien ta voix avec le bouchon !

— Tu verras, bonhomme, si tu continues avec nous, tu connaîtras des moments avec la sourdine, même si c’est plus répandu du côté de nos amis du jazz. Tu viens peut-être de là, d’ailleurs ?

— Oui, ma mamie faisait du jazz ! Elle m’a appris les rudiments, mais j’ai toujours été trop timide pour jouer en solo et improviser.

— Arrête de te déprécier, jazz ou pas, tu feras ce que tu veux. Tu es encore jeune ! Tu es rassuré maintenant ?

— Oui, merci beaucoup, j’ai hâte de t’entendre jouer ! J’espère que je ne t’ai pas trop dérangée. Ça m’a fait du bien de parler.

— Merci ! Et ne t’en fais pas, j’ai traversé des situations bien pires.

— Le rideau va se lever. Vous êtes tous bien accordés ?

— Rappelez-vous, chacun d’entre vous a sa place dans cet orchestre et sa voix à faire entendre. Trois, deux, un…

La harpe ouvrit le bal.